Tendez l'oreille
Programmation musicale
Samedi 3 juillet 2021
5 min

Tendez l'oreille ! "Sans la MUSICOLOGIE, la vie serait une erreur" (presque Nietzsche)

Petit trajet dans les coulisses de la musique : que serait Lully sans la musicologie aujourd'hui ? Et Hildegarde de Bingen ? La musicologie (au sens large) est partout, dans toutes les décisions conscientes et inconscientes des musiciens. Présente partout, visible nulle part.. Rendons lui hommage !

Tendez l'oreille ! "Sans la MUSICOLOGIE, la vie serait une erreur" (presque Nietzsche)
01/09/1963 : Clifford Curzon, Sir Arthur Bliss et Hans Keller, © Getty / Erich Auerbach

C’est le dernier “Tendez l’oreille” de l’année, vous vouliez marquer le coup, Christophe. Oui Gabrielle, je voulais terminer cette année en rendant hommage à celle sans qui je ne serais pas là, mais sans qui vous ne seriez pas là non plus, ni tous les musiciens que l’on entend à la radio. Elle est présente partout, mais visible nulle part. Jugée par certains “ennuyeuse”, elle est pourtant à l’origine consciente, et la plupart du temps inconsciente, de toutes les décisions musicales des musiciens : je veux parler aujourd’hui de la musicologie. Il y a une fameuse phrase très ingrate qui revient assez souvent : “oh, ça, c’est vraiment une querelle de musicologues.” 

Il y a cette idée partagée… par pas mal de monde quand même, y compris chez les musiciens, que la musicologie est vraiment l’art de couper un cheveu de la perruque de J.S. Bach en quatre, de consacrer sa vie au nombre de commas qui séparent le ré dièse du mi bémol dans le tempérament pythagoricien quart de coma à Venise en 1617. Certes, la musique, ça se vit : quand nous sommes sur scène, c’est l’artiste en nous qui s’exprime, pas l’historien. Mais aujourd’hui, je voudrais prendre quelques secondes, sans du tout être exhaustif, sans faire l’historique de la musicologie, simplement pour passer un peu de temps avec la notion de musicologie au sens large.

"O Gloriosissimi" - Hildegarde de Bingen
"O Gloriosissimi" - Hildegarde de Bingen

Gabrielle, je vous ai amené un document. Si vous pouvez enfiler comme moi cette paire de gants avant de le manipuler. Voilà. Dites-moi ce que vous voyez. Alors c’est une partition sur parchemin, avec une notation neumatique, donc il n’y a pas de notes en soi mais il y a quand même, voilà, des… des petits motifs et des symboles sur une portée. Le texte est en latin : “O gloriosissimi lux vivens angeli” “O vivante lumière, ô anges pleins de gloire !” c’est un latin assez poétique, peut-être germanique ? Bon, vu la qualité du parchemin, la formulation du latin et la notation de la musique en neumes sur portée, nous sommes forcément après 790, je dirais euh XIIe siècle, rive gauche du Rhin.” 

Voilà, c’est exactement ça, il s’agit d’un manuscrit d’Hildegarde de Bingen, et, vous l’avez dit vous-même : il s’agit d’une notation par neumes, par dessins mélodiques, plutôt que par notes, difficile donc d’identifier le rythme, d’identifier la mélodie à première lecture et pourtant, lorsque l'on met le manuscrit entre les mains de musicologues à travers les siècles, et quand ils consultent les sources pour transformer les dessins en notes de musique, eh bien ça donne ça

Extrait 1 - "O Gloriosissimi" - Hildegarde de Bingen

C'est la partie la plus visible de la musicologie : lorsqu’il s’agit de plonger dans la notation très ancienne pour la rendre déchiffrable et lisible. 

Mais il y a aussi des résultats plus subtils. Par exemple, il y a une tragédie en musique de Lully qui incarne par excellence le travail du musicologue au XXe siècle, c’est Atys

Atys, avant 1987, ça sonnait comme ça.

Extrait 2 - Atys, dir. Raymond Leppard

Ce qui était très beau quand même, n'est-ce-pas ?, et qui témoignait d’un travail de musicologie. Et puis en 1987, on décide de s’intéresser aux tempos de la danse, on change notre façon d’articuler en jouant sur les instruments de l’époque, on complète les parties instrumentales manquantes avec des enquêtes plus historiennes, etc. On enregistre, et ça donne ceci.

Extrait 3 - Atys, dir. William Christie

Evidemment, ça c’est vraiment l’exemple suprême de l’apport de la musicologie pour l’interprète, mais voilà : la musicologie se manifeste de milliers de façons. 

Derrière chaque projet musical, il y a un musicologue qui a épluché les factures des concerts pour savoir quels instruments étaient joués ce soir-là, le nombre de bougies qui ont été consumées ce qui nous donne une idée de la durée de l’opéra. Le musicologue, c’est Paul Badura-Skoda qui discrètement nous change notre façon de jouer Mozart, c’est Stravinsky qui complète une voix disparue dans de la polyphonie de la Renaissance, c’est ce musicologue américain, George Perle, qui découvre que la Suite Lyrique de Berg pour quatuor à cordes possède secrètement des paroles de Baudelaire, c’est le musicien qui décide de s’informer un peu avant de jouer. Donc quand on dit avec mépris "querelle de musicologue”, pensez aux battements d’ailes du papillon qui peuvent provoquer une tempête ailleurs et plus tard. Dites-vous que si la musique vous transporte au 7e ciel, c’est parce qu’un musicologue a passé du temps au 7e sous-sol d’une bibliothèque.

Résultat du sondage Facebook cette semaine auprès de musicologues en vue de cette chronique : quels sont les exemples emblématiques de participation de la musicologie dans un projet musical ?

  • La musique d'Allegri par l'ensemble A sei Voci (enquête sur les ornements par Jean Lionnet).
  • Anthropologie religieuse par Jean-Yves Hameline dans l’interprétation de la musique religieuse baroque française.
  • Le latin à la française par Patricia Ranum.
  • Restitution des répertoires (par Katarina Livljanic) et des parties intermédiaires (Gérard Geay).
  • Collaborations entre musiciens, musicologues et facteurs, restitution des tailles et quintes de violon.
  • Restitution et diffusion de l'organetto par Catalina Vicens.
  • Stefan Hagel sur la facture et les usages de l’aulos antique.
  • Mozart par Paul Badura-Skoda sur piano d’époque.
  • Les écrits d’Harnoncourt mis en relation avec ses enregistrements.
  • Marcel Peres / Machaut en chant corse.
  • 6e mouvement de la suite lyrique de Berg chanté grâce à la découverte de Perle que Berg était parti du De Profundis Clamavi de Baudelaire.
  • Atys de Lully par les Arts Florissants.
  • Jean-Jacques Eigeldinger sur Chopin qu'on ne jouerait pas de façon aussi renseignée sans lui.
  • Charles Rosen sur le style classique.
  • 2 versions d’un même Osanna dans une messe d’Agricola, sans et avec ficta (une bonne représentation de ce qu’Artusi critiquait quelques décennies plus tard par Paul Van Nevel.

Pour aller plus loin

Ce qu'on disait de la musique médiévale en 1853

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