Swing chronique
Magazine
Samedi 29 juillet 2017
5 min

Standin on the Corner : Armstrong et Jimmie Rodgers

Swing Chronique : Swinguer, c’est se balancer, c’est se jouer de l’adversité, c’est goûter à toutes les choses de la vie, fussent-elles contradictoires.

Standin on the Corner : Armstrong et Jimmie Rodgers
Louis Armstrong, © Getty

Non, décidément, nous nous ne débarrerons pas aussi facilement de ce swing chronique. Et nous nous en portons que mieux ! Swinguer, c’est se balancer, c’est se jouer de l’adversité, c’est goûter à toutes les choses de la vie, fussent-elles contradictoires. C’est danser, penser, réfléchir, jouer, délirer, interroger, draguer, tout cela en même temps. Et c’est donner à la musique un élan particulier, fait de précision, de rebond, d’intensité et de nonchalance feinte. C’est être là pleinement sans en avoir l’air.

C’est aussi le résultat d’une histoire précise, l’enfant des rhizomes cher au philosophe Edouard Glissant qui voyait le monde en naturelle créolisation, sous l’impulsion d’un peuple. Peuple créole, peuple esclave, peuple déraciné mais avide d’histoire et de mythologie, les descendants des africains déportés en masse dans les colonies américaines n’eurent de cesse jusqu’à maintenant de revendiquer non seulement leur racine commune, mais surtout leur contribution fondamentale à l’idée même de modernité. Le swing est la musique et l’attitude du monde moderne, monde conflictuel mais monde à l’écoute de sa multitude. Et l’Afrique, lointaine, fantasmée ou revendiquée, en est l’élément fondateur.

Le 16 juillet 1930 à Los Angeles, ce sont deux minutes trente de musique américaine totale et moderne qui sont gravées pour l’histoire. Le « père de la country » Jimmie Rodgers invite le « père du jazz » Louis Armstrong à swinguer et yodeler. « Standing on the Corner, Blue Yodel n°9 » est un blues mouvant et extraordinaire ou l’on entend les yodels des Appalaches, cette sorte de chant harmonique particulier directement venus des Alpes germaniques et la sophistication du jazz créole qui s’est déjà constitué comme un classicisme nouveau. Ce blues inflige une défaite cuisante aux ségrégationnistes de tout poil, et rappelle la plus simple évidence : malgré les lois raciales et les lynchages, les prolétaires de toutes origines qui ont construit ce nouveau monde l’ont construit ensemble. Les bluesmen noirs sont à l’écoute des traditions européennes comme les paysans américains originaires d’Ecosse, d’Irlande, d’Allemagne et du continent européen apprennent des particularités afro-américaines des ouvriers et métayers noirs. La ruralité est un autre terrain d’expérimentation des métissages, et la country music est une musique noire comme les autres, avec le swing en partage.

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