Swing chronique
Magazine
Dimanche 23 juillet 2017
5 min

Prayer... Summertime de Gershwin par Albert Ayler

Tout l'été, Raphaël Imbert revient sur l'histoire du swing... Pour sa sixième chronique estivale consacré au swing, il nous parle aujourd'hui d'un souvenir, d'une émotion... liée au jazz bien-sûr !

Prayer... Summertime de Gershwin par Albert Ayler
Donald Ayler, Albert Ayler, Sunny Murray, Charles Tyler, le 23 septembre 1965 Judson Hall à New York USA , © Guy Kopelowicz

J’avais près de 15 ans, je venais de découvrir le saxophone mais ne connaissais pas encore la musique qui avait sacralisé cet instrument : le jazz. Un matin, je vis débouler mon père dans le salon, visiblement ému de quelque chose qui venait de lui arriver. « Je viens d’écouter quelque chose à la radio d’absolument incroyable ! Une sorte de saxophone au son unique qui jouait un standard de jazz, mais totalement atypique. Je n’ai pas retenu le nom du musicien mais je sais que le standard c’était Summertime de Gershwin ».

La radio, c’était France Musique, évidemment, mais nous étions à une époque avant internet où il était difficile de consulter les programmations de nos stations. Mon père, grand mélomane classique, acheta le dictionnaire du jazz chez Laffont et par déduction, et après une enquête minutieuse, nous en vinrent à la conclusion qu’il s’agissait d’un saxophoniste révolutionnaire et presque maudit natif de Cleveland, prophète illuminé du Free Jazz, compagnon de route de Coltrane disparu mystérieusement en 1970 dans l’Hudson River : Albert Ayler.

Adepte du cri expérimental mais résolument ancré dans les racines de cette musique, vous trouverez des enregistrements d’Ayler interprétant les negro-spirituals de la manière la plus proche d’Harley T Burleigh et Paul Robeson, que nous écoutions hier.

Vous trouverez également des enregistrements de concerts, avec un public français parfois scandalisé, parfois enthousiaste comme à son dernier concert à la Fondation Maeght de St Paul de Vence. Il faut dire que nous étions gâtés, nous français, puisqu’Ayler avait une passion toute particulière pour notre « Marseillaise » qu’il réinterprétait au milieu d’un festival d’extase sonore, de cris mystiques et d’épectase bruitiste.

Pour l’heure, c’est cette émotion de mes 15 ans que je veux vous faire partager maintenant avec ce fameux Summertime, sublime mélodie issue de l’opéra Porgy And Bess de George Gershwin. Ici, la mélodie est totalement revisitée, peut être méconnaissable, pourtant clairement assumée. Est-elle pour autant détruite, comme on l’a si souvent affirmé? Surement pas, car le swing n’est pas une subversion, mais une transgression régénérative du matériau premier. Rien d’iconoclaste, Ayler ne malmène pas Gershwin ce faisant, pas plus qu’il n’attaque notre hymne national au même titre que Jim Europe, Django Reinhardt et plus tard Serge Gainsbourg. Et tant pis si cela contrarie les puristes. Où plutôt tant mieux, le swing sert à cela !

♫ Albert Ayler« Nobody Knows The Trouble I’ve Seen » et « Down By The Riverside » Album Goin’ Home, label Black Lion 1994 (enregistrés en 1964)

♫ Albert Ayler« Summertime » Album My Name is Albert Ayler, 1964