Swing chronique
Magazine
Samedi 15 juillet 2017
5 min

Portrait de James Reese Europe, le « Martin Luther King » de la musique

Tout l'été, Raphaël Imbert revient sur l'histoire du swing... Aujourd'hui, il dresse le portrait d'un musicien, James Reese Europe, à partir de son arrivée à Brest en 1917.

Portrait de James Reese Europe, le « Martin Luther King » de la musique
James Reese Europe (à gauche) et son jazz band, le 369e régiment d'infanterie, © Getty / Underwood Archives / Contributeur

Une chronique swing, pour un swing chronique heureusement incurable ! En 1972, Ishmael Reed, dans son emblématique roman afro-surréaliste Mumbo Jumbo, décrit un virus ancestral nommé « Jes Grew » qui se répand pour faire danser et swinguer la Terre entière pour le plus grand bonheur des contaminés. Le grand retour de la religion première africaine dans un monde occidental en crise. Alléluia ! Le dieu Swing est revenu parmi nous !

Memphis Blues par James Reese EuropeHellFighter Band, 1919

C’est sans doute par un petit matin froid de décembre 1917 en Bretagne que l’épidémie débuta sur le continent Europe. Un orchestre militaire afro-américain débarque à Brest avec les troupes noires américaines du 369ème régiment d’infanterie, les « Harlem Hellfighters ». À la tête de cet orchestre, un être d’exception, James Reese Europe, le « Martin Luther King » de la musique selon Eubie Blake.

Chef d’orchestre à l’autorité morale incontesté, il fonda à New York en 1910 le Clef Club, à la fois club professionnel et fraternel, lieu de concert et grand orchestre entièrement noir américain, allant jusqu’à 125 musiciens. James Europe remporta un premier combat en 1912 en faisant jouer cet orchestre mythique au Carnegie Hall, temple new-yorkais de la musique classique. En 1917, il réussit à convaincre les autorités du bien-fondé de transporter sur le front européen cette nouvelle musique.

Jouer de la musique et combattre

A peine débarqué, l’orchestre militaire de James Europe, constitué d’une soixantaine de volontaires afro-américains de New York, interprète pour les troupes et les civils européens des ragtimes, des marches syncopés, et même des arrangements swingués des hymnes nationaux des alliés. Dont une Marseillaise hallucinante. Loin de se contenter de jouer en ces temps de conflit, James Europe exigea de monter au front et de combattre ! Comme leur compatriote aviateur et musicien Eugene Bullard, c’est sous commandement français que les Harlem Hellfighters combattront.

Pour les Américains en 1918, il était acceptable que les noirs jouent leur musique pour représenter leur pays, mais pas qu’ils prennent les armes sous leur drapeau ! Ce sont ces souvenirs de combat que chante ici Noble Sissle avec l’orchestre d’Europe en 1919 dans On Patrol in No Man’s Land. Europe décède quelques temps après, suite à une rixe avec l’un de ses frères d’arme. Mourir comme cela après avoir échappé aux combats les plus meurtriers de l’histoire, et après avoir combattu si efficacement les préjugés raciaux les plus ancrés… Au moins aura-t-il eu le temps de nous transmettre la flamme du swing, fusse-t-il martial !

On Patrol In No Man's LandJim Europe's 369th Infantry Hellfighters Band, 1919

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