Swing chronique
Magazine
Dimanche 6 août 2017
5 min

« Diga Diga Doo » par The Mills Brothers & par G-Swing

Tout l'été, Raphaël Imbert revient sur l'histoire du swing... Pour sa dixième chronique estivale consacrée au swing, il nous parle aujourd'hui de « Diga Diga Doo » par The Mills Brothers & par G-Swing.

« Diga Diga Doo » par The Mills Brothers & par G-Swing
The Mills Brothers, 1930, © Getty / John D. Kisch/Separate Cinema Archive

Si le swing chronique s’immisce partout, même dans les synthétiseurs et claviers d’Eddy Louiss que nous écoutions hier, il le fait donc au niveau microscopique de la musique, et s’insère invisiblement à tous les niveaux de notre pensée, de notre corps et de notre rythme. Il est le niveau microscopique du vivant sonore. Il existe donc son pendant, son grand frère macrocosmique du rythme, le groove. « Groover » c’est être littéralement dans « le sillon », du vinyle ou du laboure, en place, les pieds sur terre, voire dedans. C’est le coup de pioche des Work Song qui marque le temps du travail, c’est les revendications de James Brown à grand renfort de riffs, c’est l’afro-beat hypnotique de Fela, la singulière mélopée des pygmées Aka. C’est le temps élastique de la danse éternelle qui n’arrête pas de marquer la pulsation jusqu’à la transe. Le groove est immarcescible par sa répétition, son autonomie, son obsessive affirmation, là où le swing nous file entre les doigts et échappe à toute restriction temporelle.

En 2009, le groupe G Swing a sans aucun doute une petite idée derrière la tête lorsqu’il remixe le « Diga Diga Do » des Mills Brothers, célèbre groupe vocal de la grande époque swing, qu’il enregistra en 1935 avec l’orchestre de Duke Ellington. Remixer, c’est à dire rajouter des basses, des grosses caisses et éléments modernes de pulsation, changer la nature des sons enregistrés par le miracle de la technologie de pointe, transformer également la structure des morceaux en privilégiant les éléments réitératifs du morceau original, si possible en les clonant pour créer des boucles qui se répètent à l’infini. La transe devient un enjeu commercial sous les coups de boutoir des ingénieurs habiles de l’électronique, et G Swing transforme un tube d’avant guerre en nouvelle conquête des foules. Le néo swing est revendiqué dans le nom, et le groove semble tellement évident qu’il est d’office sollicité par une grosse caisse tonitruante. C’est là que le bas blesse. Ce n’est pas une question d’instrumentation, nous avons vu hier que l’électronique peut swinguer totalement. Ce n’est pas une question d’époque, le swing est éternel, ni de transformation formelle puisque le swing est avant tout un outil de transgression et de remodelage. Ce n’est donc surement pas une question de purisme dont le swing est l’antithèse. Ici, le problème c’est que le swing est justement revendiqué, comme si l’on avait besoin de le remettre au gout du jour. Or le swing, pas plus que le groove, ne se revendique. C’est le résultat empirique qui détermine ce qui swing et ce qui groove, et en voulant trop en faire, G Swing voit l’un et l’autre disparaître. C’est d’autant plus frappant lorsque l’on entend l’original et tout ce qui avait disparu du remixe éléctro, du sophistiqué solo d’Harry Carney aux changements langoureux de tempo du grand Duke, en passant par l’humour onirique des frères Mills, autant dire toute la poésie même du swing que l’on cherche à aplanir et à effacer. Le swing est l’œuvre d’une mondialisation première qui contredit celle que l’on veut nous imposer !

« Diga Diga Doo » par G-Swing album « G-Swing » 2007
« Diga Diga Doo » par les Mills Brothers et Duke Ellington 1932

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