Swing chronique
Magazine
Dimanche 30 juillet 2017
5 min

Cake Walk & Debussy Schulhoff Jazz

Swing chronique : nous serions bien incapables de compter le nombre de fois où le swing à traverser l’Atlantique d’un côté comme de l’autre, ni combien de fois il a fait le tour du monde.

Cake Walk & Debussy Schulhoff Jazz
Claude Debussy

Après tout, si Claude Debussy lui-même s’amuse à composer un Cake Walk en 1913 pour son recueil Children’s Corner, bien avant l’arrivée de l’orchestre de Jim Europe ou l’enregistrement de L’Original Dixieland Jazz Band, c’est que le virus du swing avait déjà fait son effet d’un côté comme de l’autre de l’océan depuis bien longtemps.

Le Cake Walk était une danse parodique des esclaves noirs américains qui se riaient des manières pincées et grotesques de leurs propriétaires en mal de sociabilité bourgeoise et européenne. Ainsi, ils inventaient ce double langage propre au swing qui consiste à dire ce que l’on pense de quelqu’un sans se faire comprendre par celui-ci. Une méthode bien efficace de transgression en une époque de répression raciale d’une violente inouïe. La musique qui servait à ces parodies fantastiques étaient déjà ce mélange de musique de danse européenne, de rythme africain et d’expérience de métissage qui devinrent très vite populaire comme « Coon Songs », « Vaudevilles », « Ragtime » ou « Cake-Walk » et impressionnèrent par leur nouveauté et leur invention Erik Satie, Stravinsky, Ravel et justement Claude Debussy.

D’autres voient pourtant cette musique hétéroclite comme un danger de civilisation, la mise à mal de siècles d’effort pour faire de la culture occidentale un sommet formel de l’histoire humaine. Le swing est donc bien vu par certains, comme Theodor Adorno, comme une perversion, une dégénérescence de cette édifice culturel dominant, oubliant au passage que ce jazz, ce swing est la manifestation la plus naturelle de la modernité en marche.

C’est en Allemagne, à l’époque où l’idéologie raciste prend une dimension meurtrière inégalée dans l’histoire humaine, qu’il faut chercher le témoignage le plus probant de ce swing chronique. Parmi les révolutionnaires de la musique savante qui prennent la suite d’Arnold Schoenberg, nous trouvons un compositeur qui à lui seul représente le concept d’ « art dégénéré » que les Nazis ont combattu durant leur prise du pouvoir, et qu’ils symbolisaient sur leur affiche de propagande par un saxophoniste noir avec une étoile juive au veston. Juif, homosexuel, communiste convaincu, avant-gardiste dadaïste (il fut le premier à composer une œuvre faite de silence, trente ans avec John Cage), Erwin Schulhoff était tout ce que détestait les tenants de la plus radicale éradication ethnique. Ils le tueront dans un camp de concentration en 1942. Excellent pianiste de jazz, il réussit avant cette fin tragique à composer avec brio une œuvre totalement emprunte des révolutions musicales germaniques et du jazz naissant. Dans ces études de jazz pour piano, dont nous entendons la deuxième intitulée « Blues », Berlin et New York se rencontrent et s’interpellent, avant la tragédie. Le swing est un outil remarquable.

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