Swing chronique
Magazine
Samedi 5 août 2017
5 min

« Blues for Klook » par Eddy Louiss

Tout l'été, Raphaël Imbert revient sur l'histoire du swing... Pour sa neuvième chronique estivale consacrée au swing, il nous parle aujourd'hui d'un Blues Swing réinventé par Eddy Louiss.

« Blues for Klook » par Eddy Louiss
Eddy Louiss à Paris, France en 1965, © Getty / Herve Gloaguen

Un swing chronique a pris racine dans notre monde depuis plus d’un siècle, et ce n’est pas près de s’arrêter. On prédit pourtant depuis sa naissance sa mort probable, sa disparition certaine, sa transformation irrémédiable. Qu’il s’appelle jazz, ragtime, groove, funk, hip hop, ou simplement musique vivante, ce remarquable faiseur de danse et d’improvisation n’en finit pas de trahir ceux qui aimeraient le figer, ou de contrarier ceux qui souhaiteraient qu’il n’ait jamais existé ! « Le Jazz n’est pas mort, mais il ne sent pas très bon » disait Frank Zappa, qui swinguait assez dans ses recherches musicales pour savoir qu’en la matière, il ne faut jamais dormir sur ses lauriers. Le terme est revendiqué même par les musiciens du renouveau baroque, qui y voient une singulière manière de démontrer la capacité dansante de leur travail. Mais à chaque apparition de nouveauté technologique, c’est le swing que l’on enterre invariablement. Comment cette manifestation créole si corporelle, si charnelle, si ambivalente pourrait résister à l’invention de l’électricité, au numérique, aux synthétiseurs, aux boites à rythmes, autant d’inventions remarquables de la froide intelligence scientifique ?

En 1987, l’organiste antillais Eddy Louiss, qui œuvrait déjà à la créolisation des masses au côté de Claude Nougaro ou Stan Getz, publie un manifeste brillant pour le métissage des cultures et le nécessaire mélange des genres. « Sang Mêlé » est un album qui a fait autant pour la démonstration de notre modernité créole que les grands textes d’Aimé Césaire, Senghor ou Edouard Glissant. Le jazz des clubs de Saint Germain y côtoie les claves des Antilles, les ordinateurs oeuvrent autant que les guitares du blues et les chants martiniquais. Parmi les titres emblématiques, un « Blues for Klook » historique, hommage au batteur Kenny « Klook » Clarke qui vient de disparaître. Musicien déterminant de la révolution be bop dans les années 40 à Harlem, Il est l’inventeur avec Baby Dodds, Joe Jones, Joe Morello, Elvin Jones de ce qui reste comme le seul instrument inventé par le jazz, la batterie. Jazz est resté longtemps d’ailleurs le mot qui désignait l’instrument. « Amène ton jazz » demandait-on au batteur jusque dans les années 1920. Kenny Clarke s’installe et réside en France jusqu’à sa mort, dans notre pays qui savait alors accueillir les artistes de toutes nations pour ce qu’ils étaient. Des artistes, justement, simplement, et non plus seulement des amuseurs ou des supplétifs des entreprises commerciales de l’entertainment à l’américaine.

Dans ce « Blues for Klook » qui prend des allures de marche funèbre néo-orléanaise futuriste, Eddy Louiss programme seul une ribambelle de boite à rythmes, de machines, de synthétiseurs, d’effets sonores artificiels qui déjouent tous les pronostics en nous tirant des larmes bouleversées, en nous faisant taper du pied un groove trépidant, en nous interrogeant sur notre destinée inconnue et notre fin certaine, comme tous les bluesmen l’ont fait depuis la nuit des temps. Aucune machine, aucun algorythme, aucune théorie n’échappe au swing si l’on sait s’en servir. Le swing ne saurait être victime de la machine, il ne peut que lui imposer sa loi, comme il l’a fait avec toutes les choses qu’il a contaminé.

« Blues for Klook » par Eddy Louiss album « Sang Mêlé » chez Nocturne 1987

Eddy Louiss album « Sang Mêlé » chez Nocturne 1987
Eddy Louiss album « Sang Mêlé » chez Nocturne 1987
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