Swing chronique
Magazine
Dimanche 16 juillet 2017
5 min

Antonín Dvořák, New York et la musique afro-américaine

Raphaël Imbert prend les routes du jazz et du swing tout l'été avec sa chronique et revient aujourd'hui sur l'arrivée du compositeur tchèque Antonín Dvořák à New York à la fin du XIXe siècle.

Antonín Dvořák, New York et la musique afro-américaine
La ville de New York vue du ciel , © Getty / PhotoQuest / Contributeur

I’m Coming Virginia par Ethel Waters et Will Marion Cook,Columbia

En 1892, le compositeur tchèque Antonín Dvořák arrive à New York pour diriger le conservatoire national de musique. Il y organise une classe de composition qui aura une influence déterminante sur la musique américaine. Avec une rare ouverture d’esprit et libre de tout préjugé racial, il a une intuition limpide : la musique de ce pays sera constituée sur l’ensemble de ses cultures populaires, particulièrement l’amérindienne et l’afro-américaine. « J’en suis maintenant convaincu, écrit-il dans le New York Herald en mai 1893. L’avenir de la musique de ce pays s’appuiera sur ce que l’on appelle les mélodies noires. J’y ai découvert tout ce dont j’ai besoin pour imaginer une grande et noble musique qui peut faire école. »

Cet avis ne vient pas de nulle part. Dvořák s’entoure d’un groupe de jeunes musiciens et théoriciens afro-américains. Ils voient en lui un maître européen qui peut comprendre leur racine et les aider à développer leur propre musique classique américaine. Son assistant, Harley T Burleigh, lui fait découvrir les negro spirituals qui influenceront la fameuse Symphonie du Nouveau Monde. Parmi ces étudiants, on trouve également les musiciens afro-américains Maurice Arnold Strothotte et Will Marion Cook, qui seront les chevilles ouvrières de la création du Clef Club, ce projet professionnel et orchestral ambitieux de James Reesse Europe.

Ensemble, ils rêvent d’écrire une nouvelle page de la musique savante américaine qui serait pleinement afro-américaine. Hélas, les compatriotes de Cook, Strothotte et Europe ne manifestent pas la même ouverture que Dvorák. Il n’était pas possible de prétendre à la reconnaissance académique lorsque l’on était un musicien noir. Combien de jazzmen et jazzwomen, de Fats Waller à Charles Mingus en passant par Nina Simone, en ont fait les frais ?

Will Marion Cook en est la plus dramatique démonstration. Violoniste classique virtuose, qui obtient un succès important en Allemagne en 1887 et étudie avec le fameux Joseph Joachim, Will Cook démontre des talents de compositeur tout aussi remarquables. Pour autant, ses tentatives de musique dite « sérieuse » sont vouées à l’échec. Seule l’écriture et la direction de vaudevilles « exotiques » lui permettent de gagner sa vie dans son pays natal. A un journaliste américain qui lui dit plein d’admiration « Mr Cook, vous êtes le meilleur violoniste noir du monde ! » il répond avec fierté mais non sans dépit : « Excusez moi, je suis le meilleur violoniste du monde… ! ».

Son œuvre marque pourtant un tournant dans la naissance du jazz. Il créé un répertoire emprunt de culture harmonique européenne qui ne renie aucun swing, comme dans ce I’m Coming Virginia que nous allons écouter chanté par Ethel Waters avec Cook lui-même au violon. Lui qui rêvait d’être le Beethoven de son pays dira à un de ses jeunes élèves : « N'essaie jamais d’être quelqu’un d’autre que toi-même ! » Ce jeune élève s’appelait Duke Ellington, et il a parfaitement retenu la leçon !

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