Silenzio !
Programmation musicale
Dimanche 16 août 2020
58 min

La rançon du succès

Quel est le point commun entre Gioachino Rossini, Jacques Brel, Henryk Mikolaj Gorecki, Stromae ou encore Osvaldo Golijov ? Contraintes de la célébrité, lassitude du métier, burn-out... tous ces compositeurs ont été confrontés au silence. Bienvenue dans le troisième épisode de Silenzio!

La rançon du succès
La rançon du succès

Jacques Brel (1929-1978)

1978. Cela fait près de quatre ans que Jacques Brel vit sur l'Archipel des Marquises. Il n'accorde plus d'entretien. Et pourtant, pour l'équipe de l’émission Visa pour le monde de la RTBF, il accepte d'être filmé.

A côté de lui, dans la cabine de pilotage, il y a sa dernière compagne, Maddly. Il est atteint d’un grave cancer du poumon.  

Brel a arrêté la chanson lors d’un dernier concert à l’Olympia en 1966. Rien à voir avec son rythme de tournée d’autrefois. Si on prend par exemple l’année 1964, il a donné plus de deux cents cinquante concerts. Mais rapidement, la routine a pris le dessus. L’impression de faire un métier. Il poursuit ses tournées, jusqu’au jour où lors d’un concert, il répète deux fois le même couplet, sans s’en apercevoir. Stop, il arrête tout.

Le temps de se taire. Mais aussi de faire de nouvelles choses.

Gioachino Rossini (1792-1868)

Entre toutes les excuses fabriquées par les compositeurs pour justifier l'abandon de la musique, celle de Gioachino Rossini est certainement l'une des plus originales. Deux ans avant sa mort en 1866, le compositeur italien explique à un ami pourquoi il a arrêté de composer des décennies plus tôt : L'ennuyeux, c'est de se répéter. Il y a de quoi se siffler soi-même.

Rossini s’arrête de composer à 37 ans, à l’âge où Mozart et Van Gogh meurent. Entre 1810 et 1829, il compose près de 40 opéras. Il est une star en Europe mais étrangement, il ne profite pas de son succès. Rapidement, il veut s’éloigner de la scène.

Il faut dire qu'il écrit trop. Parfois, il réutilise sans vergogne des scènes entières d’ouvrages précédents. Il est devenu sa propre entreprise. 

Si Rossini s’arrête de composer, c’est parce que l’époque change : l’heure n’est plus aux opéras bouffes mais au tragique et à la mythologie. Quinze ans de dépression à Bologne, puis le retour en France où il devient l'une des meilleures tables du Tout-Paris, lui qui est, rappelons-le fils de boucher. 

Henryk Mikolaj Gorecki (1933-2010)

Voici l’un des mythes de l’histoire du disque. En 1977, un obscur compositeur polonais crée une symphonie au Festival de Royan. Son nom: Henryk Mikolaj Gorecki. L’oeuvre est oubliée, lorsqu’en 1992 paraît un disque, avec une ombre en couverture, à la manière d’une icône orthodoxe.

C’est la Symphonie n°3 dite des Chants Plaintifs

Le disque va tout changer. Dès son premier passage, la Symphonie n°3 retient l’attention des auditeurs de la radio britannique Classic FM. On appelle en masse la station pour connaître le nom de cette musique. Bientôt, les autres radios s’en mêlent. En quelques mois la symphonie de Górecki devient un phénomène de société ; il s’en vendra parfois jusqu’à dix mille exemplaires par semaine. L’œuvre atteindra même la sixième place au hit-parade britannique.

Mais un peu comme Ravel et son Boléro, Górecki obtient la reconnaissance avec une œuvre qui, en réalité, ne lui ressemble pas. Cette symphonie était-elle trop douce, lui qui avait une grande violence en lui ? Górecki ne fera paraître quasiment aucune partition jusqu’à sa disparition en 2010, comme si ce disque triomphal l’avait inhibé. 

Longtemps espérée, sa Symphonie n°4 sera achevée par son fils pour les Proms de Londres en 2014, et de fait, la pièce ne ressemble en rien à ce à quoi le public s’attendait. Pas de douceur. Pas de consolation comme dans la précédente symphonie. On y entend des explosions quasi punk, avec des dissonances et des rythmes obstinés.

Osvaldo Golijov (1960- )

Souvent, pour survivre, les compositeurs deviennent professeurs. Il y a eu un âge d’or de la musique dans les années 1980/90, et nombre n’ont pas survécu au “marché” déclinant du cd et de la culture. Certains compositeurs dressent un constat très sombre du métier. Trop de désintérêt de l’État et des interprètes. La musique contemporaine vue comme une obligation contractuelle. 

Mais il existe une poignée d’élus. Et comme l’art n’est pas épargné par l’économie libérale, certains musiciens monopolisent les commandes importantes, jusqu’à être dépassés, jusqu’à ne plus pouvoir répondre à temps. Ils sont victimes de leur succès en somme.

En 2009, Osvaldo Golijov est l’un des compositeurs les plus célèbres de ce début du siècle. L’argentin a eu une commande exceptionnelle de la League of American Orchestras sous l’égide de la Henry Fogel Association, qui réunit 36 orchestres américains. Le compositeur argentin, qui a également écrit la musique des derniers films de Francis Ford Coppola, compose Sidereus, une oeuvre pour orchestre que le public apprécie beaucoup. Jusqu’à ce qu’un journaliste musical découvre que cette oeuvre ressemble étrangement à un autre morceau.

Barbeich, de Michael Ward Bergeman :

.. et un extrait de Sidereus, d'Osvaldo Golijov :

Comme vous pouvez l’entendre, Sidereus est une extension ou plutôt un arrangement pour orchestre de Barbeich de Michael Ward Bergeman.

Il y a eu un grand débat Outre-Atlantique. S’agissait-il d’un emprunt de la part de Golijov ? D’un plagiat ? La question est d’autant plus compliquée que Golijov était un compositeur post-moderne qui travaille avec des citations. On a répété le célèbre mot de Stravinsky : « Good composers don't borrow, they steal ! » (Les bons compositeurs n’empruntent pas, ils volent!)

L’affaire s’est réglée à l’amiable, car Ward Bergeman était en réalité un collaborateur de longue date de Golijov. Le compositeur argentin utilisait parfois l'aide de ses collaborateurs pour l’aider à répondre à ses trop nombreuses commandes.

Depuis Golijov a laissé passer un silence de dix ans ; la commande qui le liait au Metropolitan Opera a été rompue : un Concerto pour violon, avec Leonidas Kavakos et l’Orchestre de Los Angeles, devait être créé en 2012.  

Mais coup de théâtre, Golijov vient d’annoncer une nouvelle création en 2020, après dix ans de silence. 

Publication

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Les Silencieux
Laurent Vilarem
Éditions Aedam Musicae

Disponible ICI

À toutes les époques, les compositeurs se sont arrêtés d’écrire de la musique, par choix ou par obligation. Pourtant, on retrouve peu d’ouvrages interrogeant le rapport au silence des compositeurs. On parle habituellement des ultimes œuvres des grands musiciens, dernier éclat de génie dans une vie très bruyante, sans évoquer les nombreux créateurs qui cessent de composer dans l’indifférence, le soulagement ou la résignation.

Ce livre se lit comme un voyage au-dessus des silencieux et de tous les silences de la musique. Silences de la maladie ou plutôt des maladies, silences du geste créateur, silences techniques ou existentiels comme une paresse de l’âme, silences musicaux, silences conceptuels, silences calculés voire opportunistes, silences obligés (notamment celui imposé aux femmes), celui de la chambre anéchoïque, silences du sommeil et de la mort…  La musique est liée au silence : lui seul nous permet d'écouter nos voix intérieures.

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