Silenzio !
Programmation musicale
Dimanche 2 août 2020
58 min

L'étrange malédiction de 1927

Une étrange malédiction pèse sur les compositeurs dans les années 1920. Sibelius brûle le manuscrit de sa 8ème Symphonie, De Falla s’acharne sur l'Atlantide, Dukas et Ives se taisent définitivement... Silenzio lève aujourd'hui le voile sur l’une des plus grandes énigmes de l’histoire de la musique.

L'étrange malédiction de 1927
L'étrange malédiction de 1927

Quel est le point commun entre Sibelius, De Falla, Dukas, Elgar, Ives ou encore Varèse ?
Panne d’inspiration, arrêt d’écriture, renoncement provisoire ou définitif... Tous ces compositeurs ont été confrontés au silence.  

Le mystère Sibelius 

1943. Cela fait plus de quinze ans que Jean Sibelius a promis une huitième symphonie à un orchestre américain. En 1927, il dit en avoir déjà écrit la moitié : deux mouvements de dix minutes environ.

Pourtant, lorsque le chef d’orchestre Serge Koussevitzky annonce la création tant attendue de cette huitième symphonie en 1932, Sibelius répond : “Je suis très perturbé à ce sujet. S’il vous plait, n’annoncez pas cette création”. Le concert est annulé.

Dix ans plus tard, Sibelius fait disparaître le manuscrit de sa Huitième symphonie dans un feu de cheminée. Il mourra en 1957 sans jamais faire paraître une nouvelle oeuvre.

Des esquisses qui datent de mai 1933 ont été retrouvées. En 2011, l’Orchestre Philharmonique d’Helsinki dirigé par John Storgards a assemblé trois extraits de cette oeuvre, que l'on croyait à jamais disparue.

L’obsession De Falla 

1927. Manuel De Falla découvre un texte catalan qui correspond à la grande oeuvre qu’il a toujours voulu écrire. Il débute la partition de L'Atlantide lorsqu’il apprend que Darius Milhaud et Paul Claudel projettent une œuvre presque identique sur Christophe Colomb et la découverte des Amériques. Dès lors, tout se détraque : De Falla n’arrive plus à composer.

Durant 19ans, il s'acharne sur cette grande cantate pour choeurs, solistes et orchestre. Il travaille et retravaille son Atlantide, écrit et réécrit les mêmes scènes, rature, ajoute et enlève ... jusqu’à ce jour de novembre 1946 où on le retrouve mort en travers de son lit.

La rancune Dukas

Paul Dukas ne publie quasiment plus rien de 1912 jusqu’à sa mort en 1935. Quelle est donc cette étrange malédiction qui touche les compositeurs durant les années 20 ? C’est bien sûr la faute à la première guerre mondiale, au cataclysme de la grande guerre. On a dit adieu au monde du Paris Belle Epoque et la musique est entrée dans le jazz, les années folles et le néoclassicisme...

Paul Dukas savait qu’il appartenait à une époque révolue.

La paresse d’Elgar 

Un compositeur silencieux n’est pas forcément condamné à être malheureux. Il peut même être heureux ! Et le silence s’avérer une bénédiction.

Le compositeur britannique Edward Elgar s’arrête de composer en 1919, jusqu’à mort en 1934. Il choisit une solution moins douloureuse, moins triste que Paul Dukas : la paresse.

" Quand j'arrive à Londres deux jours avant l'enregistrement, en été 1932, je rencontre Elgar. Je me disais mon dieu, je ne vais pas réussir à jouer correctement le concerto. Je commence devant Elgar, et avant que je commence le deuxième thème, il m'arrête, et me dit: Ce sera merveilleux, je ne suis pas du tout inquiet, c'est une très belle journée, et maintenant, allons aux courses de chevaux." 

A plus de cinquante ans, Elgar profite de sa retraite. Il soutient chaque dimanche les Wanderers de Wolverhampton, le club de foot de sa ville natale, qui ont pourtant été rélégués en troisième division de la ligue britannique. Et au fond de son jardin, il s’est bâti un petit laboratoire où il fait des expériences de chimie.

Le désordre Ives 

Charles Ives est l’exemple du compositeur du dimanche : le jour, il est assureur, et le soir et les week-ends, il se consacre à la composition. 

1927. Nouvelle Angleterre. Ives rentre de sa promenade matinale lorsque soudain, en larmes, il affirme qu’il ne peut plus rien composer. “Nothing sounds right” (Plus rien ne sonne).

Il passera sa vie à réécrire et corriger ses œuvres du passé...

L’espoir de Varèse 

Pour Edgar Varèse, c’est le contraire. La musique dont il rêve dans les années 30 n’existe pas encore : une musique spatialisée, moderne, électronique. Durant dix ans, il est totalement silencieux.

Il marche dans les déserts du Nouveau Mexique, envisage plusieurs fois le suicide mais la seconde guerre mondiale va le sauver in extremis. L’armée imagine de nouvelle machines et c’est l’avènement de la bande magnétique.

Nous sommes le 2 décembre 1954 au Théâtre des Champs-Elysées. Dans la salle, il y a André Malraux, Henri Michaux, Pierre Boulez et Iannis Xenakis. Tous viennent entendre la nouvelle œuvre de Varèse, qui crée Déserts après vingt ans de silence.

Publication

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Les Silencieux
Laurent Vilarem
Éditions Aedam Musicae

Disponible ICI

À toutes les époques, les compositeurs se sont arrêtés d’écrire de la musique, par choix ou par obligation. Pourtant, on retrouve peu d’ouvrages interrogeant le rapport au silence des compositeurs. On parle habituellement des ultimes œuvres des grands musiciens, dernier éclat de génie dans une vie très bruyante, sans évoquer les nombreux créateurs qui cessent de composer dans l’indifférence, le soulagement ou la résignation.

Ce livre se lit comme un voyage au-dessus des silencieux et de tous les silences de la musique. Silences de la maladie ou plutôt des maladies, silences du geste créateur, silences techniques ou existentiels comme une paresse de l’âme, silences musicaux, silences conceptuels, silences calculés voire opportunistes, silences obligés (notamment celui imposé aux femmes), celui de la chambre anéchoïque, silences du sommeil et de la mort…  La musique est liée au silence : lui seul nous permet d'écouter nos voix intérieures.

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