Silenzio !
Programmation musicale
Dimanche 23 août 2020
58 min

Happy End

Quel est le point commun entre Bernard Herrmann, Maurice Ravel, Robert Schumann, Christophe Bertrand et Arvo Pärt ? C'est le silence. Maladie, dépression, crise existentielle... Aujourd’hui, nous abordons le silence des musiciens face aux aléas de la vie mais il y aura un Happy End !

Happy End
Silenzio : Happy end

Maurice Ravel (1875-1937)

Maurice Ravel est l’exemple tragique du créateur qui n’a pas pu achever son œuvre. Sa maladie neurologique a prêté à de nombreux commentaires ; on a parlé d’un accident de taxi en 1932 ... mais dès 1928, son écriture est brouillonne, pleine de ratures.  

1933. Sur la plage de Saint-Jean de Luz, Ravel montre à son amie Marie Gaudin comment faire des ricochets lorsqu'il lui jette involontairement et violemment la pierre au visage. On espère un malentendu, on croit à de l’étourderie. Mais le lendemain, sur cette même plage, Ravel a oublié les gestes pour nager. Il se laisse dériver en faisant la planche...

En juillet 1937, soit six mois avant sa mort, il entend en concert son ballet Daphnis et Chloé mais n’arrive pas à écouter sa musique. Il s’enfuit et dira à Hélène Jourdan Morhange : 

« J’ai encore tant de musique dans ma tête, je n’ai encore rien dit, j’ai encore tellement à dire. »

Robert Schumann (1810-1856)

Parfois ce n’est pas le silence mais c’est le bruit qui vous empêche de composer. 

Robert Schumann était bipolaire, peut-même schizophrène. A la fin de sa vie, il entendait des voix. Sa toute dernière œuvre s’appelle Geistervariationen (Variations des esprits). Elle fait entendre la voix de la folie. 

17 février 1854. Schumann est dans son lit. Il entend des voix qui lui promettent des révélations et d’horribles châtiments. Quelques jours plus tard, il écrit une série de variations à partir de ces voix qu’il a notées sur un papier (il ne le sait pas, mais en réalité, il s’agit du thème d’une de ses anciennes pièces qu’il ne reconnaît pas). Au matin du 27 février, alors qu’il travaille toujours à sa table, il quitte brusquement sa maison, en peignoir et pantoufles, et part se jeter dans le Rhin. 

Il sera interné dans un asile.

Christophe Bertrand (1981-2010)

Le strasbourgeois Christophe Bertrand est mort en 2010 à l’âge de 29 ans. Sa musique est l'une des héritières de Ligeti et Xenakis, avec un talent d’orchestration et une imagination étonnante. Christophe Bertrand parlait souvent de son incapacité à écrire de la musique lente et de son désir d’une musique qui ne s’arrête jamais. 

Durant les deux dernières années de sa vie, il compose une quinzaine d’œuvres, toutes criblées de notes, dans un tempo rapide. Sa musique donne le vertige. A la fin de sa vie, qu’il savait courte, Christophe Bertrand accumule les double-triple-quadruples croches avant le grand silence. 

Henri Dutilleux (1916-2013)

Comment sortir du silence ? Comment retrouver le plaisir de créer pour un compositeur ?
La dépression créatrice peut tomber à tout moment dans la vie d’un artiste. Il arrive qu’à l’intérieur d’une carrière sans problème de santé, un créateur ait des passages de stérilité artistique, où tout en continuant à écrire, il ne publie rien ou ne parvient pas à achever une œuvre.  

Henri Dutilleux a raconté deux graves crises d’inspiration dans sa carrière. La première, au cours des années 1980, durant l’écriture de son concerto pour violon L’Arbre des Songes.

Dix ans plus tard, le compositeur se retrouve dans une situation comparable pour son oeuvre The Shadows of Time.

Là encore, il arrive un moment dans la partition où il ne sait plus comment avancer, lorsqu'il porte son attention sur les cris de la cour d’école à côté de son atelier sur l’Île Saint-Louis. Il imagine un troisième épisode de The Shadows of Time, intitulé Mémoire des ombres, dédié à la mémoire d’Anne Frank et à tous les enfants assassinés. 

Pour sortir de la crise d’inspiration, Dutilleux nous conseille d’écouter le monde qui nous entoure. 

Claude Vivier (1948-1983)

Et si un compositeur pouvait choisir son dernier mot ? Apporter lui-même la barre de mesure finale ? L’un des exemples les plus étranges d’œuvre testamentaire réside dans la mort de Claude Vivier, assassiné à Paris en 1983. 

Sous le coup de la solitude, le compositeur québécois met en scène son assassinat dans une oeuvre pour récitant. Quelques jours plus tard, Vivier meurt assassiné par un tueur en série. On retrouvera le manuscrit juste à côté du corps ensanglanté.   

Bernard Herrmann (1911-1975)

Quittons-nous avec un exemple plus heureux, en compagnie du compositeur de cinéma Bernard Hermann. En 1975, le musicien américain se sait malade. Il écrit la musique du film Obsession de Brian de Palma, avec la ferme intention de composer son Requiem.  

Mais il ne meurt pas et a le temps d'écrire une dernière oeuvre, pour un film qui va devenir l’un des grands classiques de l’histoire du cinéma : Taxi Driver de Martin Scorcese. 

Bernard Herrmann mourra comme Molière, sur scène, le jour de Noël 1975, durant les séances d’enregistrement.

Publication

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Les Silencieux
Laurent Vilarem
Éditions Aedam Musicae

Disponible ICI

À toutes les époques, les compositeurs se sont arrêtés d’écrire de la musique, par choix ou par obligation. Pourtant, on retrouve peu d’ouvrages interrogeant le rapport au silence des compositeurs. On parle habituellement des ultimes œuvres des grands musiciens, dernier éclat de génie dans une vie très bruyante, sans évoquer les nombreux créateurs qui cessent de composer dans l’indifférence, le soulagement ou la résignation.

Ce livre se lit comme un voyage au-dessus des silencieux et de tous les silences de la musique. Silences de la maladie ou plutôt des maladies, silences du geste créateur, silences techniques ou existentiels comme une paresse de l’âme, silences musicaux, silences conceptuels, silences calculés voire opportunistes, silences obligés (notamment celui imposé aux femmes), celui de la chambre anéchoïque, silences du sommeil et de la mort…  La musique est liée au silence : lui seul nous permet d'écouter nos voix intérieures.

L'équipe de l'émission :
58 min
dimanche 16 août 2020 La rançon du succès