Reportage
Entretien
Mercredi 6 octobre 2021
3 min

Étude de l'activité cardiaque des spectateurs : comment mesurer le frisson musical ?

Comment mesurer le frisson musical ? A l'occasion de la journée du coeur, pendant le concert de l'Orchestre national de France, une équipe de cardiologues a équipé spectateurs et musiciens volontaires des holters afin d'observer leur rythme cardiaque pendant qu'ils jouent ou écoutent de la musique.

Étude de l'activité cardiaque des spectateurs : comment mesurer le frisson musical ?
L'Orchestre national de France et le pianiste Alexandre Kantorow sous la direction de Nicholas Collon, © Radio France

" Le but de cette expérience est d’observer les modifications du rythme cardiaque en fonction des changements de rythme ou d’intensité de la musique," nous disait  jeudi matin sur France Musique Alexandre Bensaid, cardiologue qui supervisait cette expérience. Le soir même nous l’avons retrouvé dans le hall de Radio France bien occupé : il fallait équiper des holters 4 spectateurs et 2 musiciens volontaires avant le début du concert. Il nous explique à quoi correspondent les fréquences enregistrées par les électrodes : "C'est la traduction cardiaque des émotions ressenties pendant la musique. Sauf que nous, évidemment, on la rend technique et on essaye de la comprendre en termes physiologiques. Mais c'est tout à fait ça. Qu'est ce qu'une émotion et comment ça se traduit sur le rythme cardiaque ?"

Anne - Sophie vient souvent aux concerts à Radio France. Elle est flûtiste amateure et curieuse d'avoir des réponses à "des questions qu'on peut tous se poser on tant qu'auditeur, quels sont les bénéfices de la musique sur notre corps et notamment sur notre rythme cardiaque." Venir au concert après une journée de travail a sur la jeune femme "un effet immédiat : j'oublie tout ce qui s'est passé avant et ça fait énormément de bien. Encore plus après une longue période où on en était privés, rajoute-t-elle.  "Peut-être que je vais avoir des palpitations et qu'on va me détecter des choses bizarres, de joie de revenir !" 

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Quelques étages plus bas, dans les coulisses de l'Auditorium, l’Orchestre national de France se chauffe avant de monter sur scène. Le docteur Bensaid doit maintenant équiper les deux musiciens volontaires, dont le timbalier François Desforges : "Je suis curieux de savoir exactement comment notre cœur réagit aux différentes pressions, même si maintenant, après 25 ans d'orchestre, elles sont  plus relatives qu'au départ. Mais  quand même il y a toujours des petits moments, quand un solo approche, c'est toujours délicat, il y a toujours la petite attente, un peu d'appréhension, de partir bien en tempo, avec des notes bien justes... il y a un petit moment d'angoisse qu'on aime en fait ! J'aimerais bien avoir une idée à quel niveau le rythme cardiaque s'élève."

Et l'émotion est au rendez-vous... une fois sur scène, l'Orchestre national de France, très en forme, accompagne le pianiste star Alexandre Kantorow qui pulvérise littéralement le très virtuose 2ème concerto de piano de Saint -Saëns. Le public est transporté, les musiciens aussi.

"On a eu toutes les émotions possibles, raconte Anne-Sophie. Je suis très curieuse de voir les résultats. On vit le morceau de façon intense, on ne se rend pas compte si le cœur s'accélère ou pas. On ne peut pas s'empêcher de faire le lien entre la pulsation musicale et la pulsation cardiaque : est-ce qu'il y a un lien ou pas ?"  

"Jouer d'un instrument pendant une heure est une véritable performance"

Quelques jours plus tard, nous reposons toutes ces questions au Docteur Bensaid, qui a eu le temps d'analyser les résultats des enregistrements des fréquences cardiaques. Sans rentrer dans les détails, le secret médical oblige, chez trois des quatre spectateurs le médecin a observé une fréquence cardiaque maximale au moment du final : "Il y a possiblement des émotions suscitées par l'accélération du tempo qui se traduisent par une accélération du rythme cardiaque. Il y a paradoxalement un spectateur chez qui on constate que tout au long du concert sa fréquence cardiaque ralentit.  On a l'impression qu'il y a un apaisement qui est lié à l'écoute du concert."

Du coté des musiciens, la fréquence cardiaque reflète une position plus active, nous a expliqué le cardiologue, et atteint par endroits les valeurs de la fréquence cardiaque d'un sportif en plein effort. "Ce qui veut dire que c'est une véritable performance, de jouer d'un instrument pendant une heure, et que par conséquent ça doit guider les musiciens professionnels vers une prévention spécifique contenu de leur métier qui peut être exigent sur le plan cardiovasculaire."

Il ne s'agit surtout pas d'une étude clinique, mais d'une expérience ludique qui veut d'abord sensibiliser à la prévention y compris des musiciens, souligne le Docteur Bensaid. Mais qui ouvre des pistes de réflexion sur les bénéfices de la musique dans les lieux d'hospitalisation et d'accueil des malades en cardiologie, ou d'autres, liés à l'accompagnement spécifique de certains musiciens en fonction du niveau de risque de leur pratique pour leur santé cardiovasculaire. Quoi qu'il en soit, il reste beaucoup de choses encore à découvrir sur les effets de la musique sur le cœur, conclut le cardiologue. 

Suzana Kubik

Cette action s’est déroulée dans le cadre d’un partenariat entre France Musique, les Concerts de Radio France et le Pôle santé Bergère. 

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