Reportage
Entretien
Mardi 27 avril 2021
2 min

Streaming et playlists : démocratisation ou appauvrissement de la musique classique ?

C'est une révolution à laquelle les artistes classiques n'échappent pas : l'essor du streaming. La majorité de leurs écoutes passent par des playlists, concoctées par les plateformes. Une aubaine pour les musiciens... au risque d'appauvrir la musique ?

Streaming et playlists : démocratisation ou appauvrissement de la musique classique ?
Des playlists comptent des milliers d'abonnés sur les plateformes de streaming, © Capture d'écran Spotify

Intégrer une playlist  sur une plateforme comme Spotify ou Deezer, c'est l'assurance de voir ses écoutes décoller, de toucher un très large public. Le pianiste espagnol Luis Fernando Perez peut en témoigner. "Mon nocturne en mi bémol majeur de Chopin est peut-être le nocturne le plus connu, il culmine à plus de 72 millions d'écoutes", constate-t-il : "Je trouve ça incroyable, un miracle de la technologie."

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Mais les playlists permettent aussi de faire découvrir des compositeurs moins connus, comme John Eccles. Succès surprise pour le violoniste Théotime Langlois de Swarte : le compositeur anglais est au cœur de son dernier album, The Mad Lover : "La formation inédite violon/luth marche bien en streaming parce qu’il y a cette douceur, cette mélancolie", avance le jeune homme. Son album comptabilise 3 millions d'écoutes sur la plateforme de streaming AppleMusic, grâce aux playlists : "Les gens ont l’impression qu’on pourrait jouer dans leur salon."

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Le règne des morceaux courts et mélancoliques

Car c'est cette recette qui globalement fonctionne en streaming : les formations réduites, des morceaux plutôt doux, mélancoliques, qui accompagnent l'auditeur dans ses activités quotidiennes. En témoignent les noms des playlists : "Musique classique pour étudier", pour "se relaxer", pour "cuisiner", même. "Pour moi c'est aussi ça qui est touchant : même si les gens cuisinent des artichauts pendant qu’ils écoutent Eccles, ils écoutent Eccles", se réjouit Théotime Langlois de Swarte.

Les playlists comptent énormément. Ces playlists sont aussi conditionnées par la durée des œuvres : un opéra, une pièce symphonique très longue, qui peuvent être très complexes d’écoute, vont moins marcher dans ce genre de playlists" - Théotime Langlois de Swarte

Au risque d'encourager une passivité de l'auditeur ?  C'est ce que craint en partie le violoncelliste Christian-Pierre La Marca, même s'il estime que le streaming permet de toucher un nouveau public : "Si l'auditeur n’a pas besoin de choisir, ne peut-on pas l’orienter aussi sur des choses un peu moins commerciales, un peu plus rares ? Ce mode de fonctionnement lisse un peu les choses", juge-t-il : "Je regrette aussi un peu le concept de l’album. J’aime bien qu’un artiste puisse présenter une œuvre dans son intégralité, comme un peintre qui présenterait une exposition."

Malheureusement, ce système nous pousse un peu à faire du format court, de pièces réduites. Ça a son intérêt parce qu’on est obligé de faire des choix, mais d’un autre côté on y perd un peu. La notion de playlist est très pertinente, mais tout dépend de qui la fait : on pourrait avoir des playlists un peu plus spécifiques, notamment à notre genre musical" - Christian-Pierre La Marca

La technique du "pied dans la porte"

Camille Thomas, elle, a peut-être trouvé la solution : séduire l'auditeur avec des morceaux accessibles, assez courts, pour l'emmener ensuite vers des pièces peut-être moins abordables : "Dans mon dernier disque, j’ai vraiment conçu ce voyage comme ça. Avec de petites pièces plus faciles, que j’adore aussi et qui sont de la très grande musique, qui amènent vers le concerto de Fazil Say, une œuvre contemporaine, plus difficile d’écoute. Ces playlists ont un avantage : elles permettent que l’auditeur, en écoutant par exemple une playlist, découvre une oeuvre, l’aime, et ait envie de découvrir le disque entier."

Sur ces plateformes de streaming, on a accès à absolument tout. Cela crée une intimité, une manière de pouvoir s’approprier la musique, en créant ses playlists, en piochant dans tel ou tel CD des pièces qu’on veut entendre. Le seul danger serait de s’adapter à cette idée que la musique est relaxante et de ne faire que des petites pièces de streaming, qui peuvent accompagner les playlists, comme 'le classique en travaillant' " - Camille Thomas

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Le risque d'une uniformisation ?

Il s'agit en tout cas pour les artistes de ne pas céder à la facilité, estime Théotime Langlois de Swarte : "Ce format du streaming et des playlists pourrait nous pousser à aller chercher des reprises de pop, faire une version de Barbara ou des Rolling Stones sur un violon baroque. Ce qui va évidemment marcher et plaire au grand public, mais je trouve que c’est notre mission d’artistes d’essayer de trouver des choses qui vont élever le débat musical, et élever cette démocratisation de la musique classique." Le violoniste enregistre en ce moment un disque avec orchestre baroque, clavecin, des mouvements de 7 minutes : pas sûr que cela intéresse les auditeurs de streaming, regrette-t-il.

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