Reportage
Entretien
Mardi 14 décembre 2021
3 min

Le Cabaret Madame Arthur et ses "créatures" : remède radical à la morosité ambiante

Le spectacle, différent chaque semaine et mené tambour battant par une troupe de travestis haute en couleur, dynamite les codes du genre. Dans l'ombre de la pandémie, qui plane sur le monde de la nuit.

Le Cabaret Madame Arthur et ses "créatures" : remède radical à la morosité ambiante
De gauche à droite : Maud Amour, Bili L'arme à l'œil, Charly Voodoo et Morian, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

C'est un lieu où les créatures s'éveillent à la nuit tombée. Dans une explosion de provocation, de paillettes et de dérision.  Le Cabaret Madame Arthur, dans le quartier de Pigalle à Paris, propose des spectacles haut en couleur, menés par une troupe de travestis qui dynamitent les codes du genre. Morian, crinière rousse et répartie mordante, travaille ici depuis six ans : "On est toujours quatre sur scène, un musicien et trois chanteurs. C’est toujours en live, en français, mais on est plein de surprises. On peut faire une spéciale Madonna où on va tout traduire nous-mêmes, ça nous arrive aussi de faire des espèces de comédies musicales, on crée des projets complètement uniques !"

Il faut être imaginatif. Le Cabaret propose un spectacle, une thématique différente chaque semaine. La troupe, composée d'une quinzaine de "créatures" - comme elles se nomment - se relaie pour tenir la distance. Ce jeudi soir, ce sont les grands classiques de Disney revisités. "J'ai la chance et l’immense honneur de mettre en scène ce spectacle qu’on fait collectivement. On crée la musique, des bandes-son, on réadapte les chansons, on détourne les histoires, les personnages, on recontextualise, on s’amuse beaucoup", lâche Charly Voodoo, ancien professeur de piano reconverti, voix traînante et mélodieuse : "C’est transgressif, immersif, interactif, plein de 'if'… c’est 'merveill-if' ".

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Des spectateurs incarnent les sept nains, dirigés par Maud Amour et sa tresse savamment placée
Des spectateurs incarnent les sept nains, dirigés par Maud Amour et sa tresse savamment placée, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

La pandémie en toile de fond

Forcément dans une ambiance particulière, dans l'ombre de la pandémie. "Tu sens que la réalité est très dure pour tout le monde, il y a toujours une espèce d’épée de Damoclès au-dessus de nous. Les gens arrivent chez nous et notre mission, c’est de les faire rêver. Tu sens à quel point ce lâcher-prise fait du bien en ce moment", remarque Maud Amour, comédienne et effeuilleuse burlesque. "Les gens avaient vraiment peur de ressortir, de revenir dans les salles. Ici, ça s’est fait en un claquement de doigts. Depuis deux-trois semaines, c’est tout le temps complet", note de son côté Morian.

"Maintenant on porte un masque comme on porte un slip et des chaussettes, ça devient affreux. On s’accroche jusqu’au bout, jusqu’à la dernière branche, jusqu’à ce qu’on nous referme les portes à la gueule" - Charly Voodoo

Et les spectacles revêtent une dimension éminemment politique, par son inclusion et sa représentation de la minorité LGBT+, souligne Bili L'arme à l'œil, ancienne professeure au collège : "Montrer nos existences, les visibiliser sur un plateau, c’est aussi donner de la force au public qui vient nous voir, et parfois se sent seul. Évidemment il y a de la dérision, on s’amuse. Mais c’est aussi hyper politique pour moi de travailler ici". En témoigne sa reprise avec Maud Amour de Ce rêve bleu, le thème du dessin animé Aladdin, où la romance entre le prince et la princesse est convertie en histoire d'amour lesbienne.

Bili L'arme à l'œil, et sa délicate corolle de fleur en plastique
Bili L'arme à l'œil, et sa délicate corolle de fleur en plastique, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Un public fidèle

L'une des forces de Madame Arthur, c'est d'avoir réussi à fidéliser un public qui répond présent, Covid ou pas. "Je connaissais déjà Madame Arthur, j'ai vu les spectacles consacrés à M et Elton John. J'aime la folie qui règne dans la salle, d'autant plus ce soir car c'est la dernière soirée où on va pouvoir danser", raconte Lucas. "Il y a une espèce d'ambiance qu'on a déjà vécu l'an dernier, on a un peu l'impression que l'histoire se répète. On reste vigilant, on soutient le monde du spectacle et la vie continue", renchérit Rémi.

Je pense que pour se préserver, il ne faut pas trop penser à l’après. Déjà en tant qu’intermittents du spectacles et artistes, c’est beaucoup au jour le jour, là d’autant plus. Ça nous fait travailler notre réactivité, notre adaptation" - Maud Amour

La fête finira juste plus tôt pendant quatre semaines : comme partout en France, finie la boîte de nuit, le Divan du Monde, qui prenait le relais après le spectacle. Le Cabaret, heureusement, n'est pas concerné et Fabrice Laffon, son directeur, croise les doigts : "Il faut garder le moral et l’espoir, trouver toujours des moyens de rester dans l’action et de garder un projet vivant. Étant un cabaret qui est producteur de son propre spectacle, nous avons un certain nombre de cartes en main pour être en autonomie sur la continuité de l’activité artistique."

Pendant les confinements, l'établissement proposait de suivre les spectacles à distance, sur son ordinateur, dispositif qu'il a maintenu. Le Cabaret se projette aussi, avec dans les tiroirs une grande tournée qui avait été avortée par la pandémie. Une chose est sûre : ce n'est pas le Covid qui empêchera Madame Arthur de faire trembler les murs.

Le public, malgré la pandémie, répond présent
Le public, malgré la pandémie, répond présent, © Radio France / Louis-Valentin Lopez
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