Reportage
Entretien
Mardi 6 octobre 2020
2 min

Orquestra de rua : les cordes de la favela

Au Brésil, quatre jeunes musiciens issus d’une favela s’emploient à démocratiser la musique dans les quartiers défavorisés. Avec leur quatuor, ils possèdent deux casquettes, musiciens de rues professeurs bénévoles dans la favela. Un reportage de Florian Royer.

Orquestra de rua : les cordes de la favela
Les membres d’Orquestra de rua lors d’un concert improvisé, place Floriano, © Florian Royer

Les passants qui traversent chaque jour la place Floriano, au centre de Rio de Janeiro, ont pour habitude d’entendre le bruit des moteurs et les cloches des tramways. Mais parfois, la musique d’un quatuor à cordes atténue le vacarme de l’immense carrefour. Deux violons, un alto et un violoncelle, dont jouent quatre musiciens, à peine entrés dans la vingtaine : Juliane Souza, Glaucia Maciel, Jessica et Lucas Freitas.

Orquestra de rua, le nom qu’ils ont donné à leur formation, est né en 2017. A peine sortis de l’adolescence, ils donnaient un petit concert privé – ils ne se connaissaient alors pas – la représentation terminée, personne ne leur a proposé de quoi manger. « Nous avons pris nos instruments et sommes allés jouer à l’extérieur afin de gagner quelques pièces pour acheter le repas du soir », se remémore Juliane, une des violonistes. C’est ainsi que l’orchestre a vu le jour, directement dans une rue de Rio. Le nom s’imposait : Orquestra de rua.

Le carré de musiciens a grandi dans la favela – pacifiée - de Providência, perchée sur un morro, une de ses montagnes dispersées dans la ville. Les familles sont modestes mais ont pu offrir des cours de musique à leurs rejetons. Chaque matin, ils vaquent à leurs études puis se retrouvent à la pause déjeuner pour interpréter quelques titres en extérieur. « Nous pouvons jouer de tout, s’enorgueilli Juliane, autant du Mozart, du Bach que les chansons des Beatles et bien sûr, la musique traditionnelle brésilienne ».

Musiciens et professeurs bénévoles

Mais les représentations en extérieur ne sont que la partie visible de l’iceberg Orchestra de rua. Après l’intermède médian de la journée, le groupe se dirige vers Providência. Pour y parvenir, il faut emprunter les rues tortueuses des hauteurs de Rio. Pas de tram, pas de bus. Seulement des moto taxis ou des combis Volkswagen hors d’âge. Ceux qui n’ont pas les moyens doivent marcher. Le périple s’achève par une volée d’escaliers qui fait office de porte d’entrée dans la favela.

Tout en haut, il y a la Casa Amarela (la maison jaune). C’est là que l’orchestre, parfois amputé d’un ou deux de ses membres, passe l’après-midi. La Casa, c’est un centre d’apprentissage et d’arts installé par l’artiste français JR. Adultes comme enfants peuvent y découvrir la photographie, la lecture, la peinture…et la musique avec nos quatre musiciens. C’est l’autre facette d’Orchestra de rua.

Ce jour-là, Jessica et Lucas nous ont faussé compagnie. Juliane et Glaucia se retrouvent face à des enfants d’une dizaine d’années. Il s’agit de les initier à la pulsation. Pas facile, l’attention des petits s’évapore vite. Frapper dans ses mains, suivre un tempo, compter les temps…alors que les professeurs pourraient être leurs grandes sœurs. En échange de leur bénévolat à la Casa Amarela, les deux violonistes reçoivent un cours de français, au programme : déchiffrage de la carte de Lyon.

Initiation à la musique à la Casa Amarela
Initiation à la musique à la Casa Amarela, © Florian Royer

Parce que c’est leur projet

Pour l’instant, le modèle d’Orchestra de rua n’existe qu’avec les quatre natifs de Providência. « Nous voulons répandre notre projet social dans les autres favelas », espère Glaucia. Les membres travaillent à démocratiser la musique parmi les jeunes des quartiers pauvres, à leur faire connaître un autre univers musical et pour les plus intéressés, leur apprendre le solfège et un instrument.

Pour cela, les locaux de la Casa Amarela sont une aubaine. « Les enfants passent souvent tout l’après-midi ici, détaille Tiphanie Constantin, gérante des lieux, ils y passent parfois cinq heures après l’école ». L’endroit n’est ouvert que le matin, pour permettre aux jeunes d’aller en cours, même si certains ne sont pas scolarisés. « Nous n’avons pas la prétention de les empêcher de tomber dans les trafics », poursuit Tiphanie Constantin, mais la maison fait office de havre de paix pour ceux qui y viennent.

L’abnégation d’Orchestra de rua commence à payer, tant avec leur casquette de musiciens de rues qu’avec celle de professeurs. Ils jouent sur de petites scènes et ont même été invités en Allemagne fin 2019 pour présenter leur projet. Lucas, le violoncelliste, s’enthousiasme : « nous voulons tous poursuivre dans la musique, certains veulent être musiciens professionnels, d’autres veulent l’enseigner ». Après avoir eu droit à des articles aux Etats-Unis, en Allemagne, en France (avec celui-ci), Orquestra de rua et sa vision de la musique commence à faire parler de lui dans son pays d’origine. En août dernier, Juliane et Glaucia étaient invitées dans une émission du réseau Globo, le plus important réseau télévisé du Brésil.

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