Reportage
Entretien
Lundi 13 septembre 2021
3 min

Musiciens professionnels : quand la surdité joue les trouble-fêtes

Les musiciens professionnels ont quatre fois plus de risques de développer une perte d'audition que le reste de la population. Mais ce n'est pas une fatalité.

Musiciens professionnels : quand la surdité joue les trouble-fêtes
Bernard Hugon, audioprothésiste, gère la cabine 8.1, un lieu pensé pour pallier les troubles auditifs des musiciens et des mélomanes, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

C'est un trouble qui touche davantage les musiciens que le reste de la population : la perte de l'audition. Les musiciens professionnels ont ainsi quatre fois plus de risques de développer une surdité, selon une étude menée par des chercheurs allemands. Plus de chance de développer des acouphènes, aussi, quel que soit le style musical : rock, jazz ou classique. Pour y remédier, un lieu a ouvert ses portes : la Cabine Musique 8.1, dans le 6e arrondissement de Paris, en collaboration avec la société Audika, qui permet d'accompagner les musiciens ayant des troubles auditifs. France Musique a poussé la porte.

"Réfléchir à comment améliorer l'écoute de la musique"

Nous sommes dans une pièce blanche insonorisée. Autour de nous, huit haut-parleurs, un caisson de basse. Le lieu a été imaginé il y a deux ans par l'audioprothésiste Bernard Hugon, qui est parti d'un constat : "Le réglage des appareils auditifs est orienté uniquement vers l’amplification de la parole, pour compenser la surdité. J’ai donc commencé à réfléchir à la question de comment régler l’aide auditive, lorsqu’il s’agit d’améliorer l’écoute, la perception de la musique. C’est une démarche tout à fait différente de celle qu’on a l’habitude de mener."

ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Pierre Marcault est percussionniste. Il est venu sur recommandation de l'hôpital de la Pitié Salpêtrière car en tant que musicien, les appareils auditifs traditionnels ne lui conviennent pas : "Quand je suis en situation d’être sur scène ou en répétition, ça sature, le signal est trop fort. C’est nécessaire d’avoir un autre programme qui permet de baisser les fréquences concernées."

Le premier élément, c’est la dimension physique. En terme de spectre, de fréquence dans les graves et les aigus, et de dynamique, les caractéristiques ne sont pas les mêmes. Pour la parole, un spectre est à privilégier, et quand il s’agit de la musique, le réglage va être différent" - Bernard Hugon

Pierre Marcault, percussionniste, est venu sur les conseils d'un médecin d'hôpital de la Pitié Salpêtrière
Pierre Marcault, percussionniste, est venu sur les conseils d'un médecin d'hôpital de la Pitié Salpêtrière, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

Travailler sur la perception des fréquences des instruments

Pour les musiciens, il s'agit donc d'adapter l'appareil auditif à l'intensité du son émis et aux différentes fréquences des instruments, explique ainsi Bernard Hugon. "Dans un orchestre, vous avez des instruments qui sont très graves, contrebasses, timbales : ce sont des fréquences en général que l’on n’amplifie pas quand on a besoin d’amplifier la parole. Alors que pour la musique, vous avez besoin d’entendre les contrebasses, ce registre-là", souligne celui qui est aussi musicien et compositeur de formation : "De même pour les fréquences très aiguës : on sait que dans la musique, les harmoniques vont bien au-delà de celles que l’on trouve dans la parole : il faut travailler l’amplification des aigus de façon différente."

"Depuis quelques semaines, un larsen est apparu sur mon appareil, notamment à droite. Je sais d’expérience qu’il y a peut-être un petit réglage à faire. Il faut parfois faire un audiogramme pour voir où j’en suis dans ma réaction à l’aide auditive, parce que ça évolue. Techniquement, les appareils ont besoin d’être remis un peu à jour de temps en temps" - Pierre Marcault

La Cabine Musique 8.1 permet de reconstituer les situations réelles d’utilisation des appareils auditifs. Elle est composée de deux zones distinctes : une zone dite "semi-réfléchissante", où l'instrumentiste va pouvoir avoir un retour de son instrument "extrêmement précis, un contrôle parfait de de sa sonorité". Et une deuxième zone plus absorbante, "où on va avoir des situations d’écoute idéales pour préciser l’audition des mélomanes."

Pour cela, de nombreux outils de mesure audiométrique, des programmes dédiés, qui permettent notamment au musicien d'isoler en temps réel une note précise dans une partition qu'il a du mal à entendre. Des exercices aussi, comme réussir à identifier le son différent dans une courte séquence.

Un exercice consiste à identifier le son différent lors d'une courte séquence
Un exercice consiste à identifier le son différent lors d'une courte séquence, © Radio France / Louis-Valentin Lopez

"Les cuivres, la flûte, peuvent avoir des effets plus délétères"

Les risques ne sont pas les mêmes selon l'instrument pratiqué. C'est ce que nous dit le médecin ORL Alain Londero : "Plus c’est puissant et plus c’est concentré sur un certain niveau de fréquence, plus ça a un potentiel de lésion. Les cuivres, la flûte, le piccolo, avec de niveaux sonores très puissants sur des fréquences très aiguës, peuvent avoir des effets plus délétères que la pratique du violoncelle et de la contrebasse où les fréquences sont plus graves, le spectre plus large, le niveau d’intensité produite moins important." Le médecin est aussi consultant pour l'association française des orchestres et l'Opéra de Paris, où il s'occupe de la prévention des risques auditifs des musiciens.

Il peut y avoir des éléments de distorsion de la perception sonore. Percevoir une note qui n’a plus la même qualité que celle qu’on connaissait avant, ce qui peut induire un inconfort assez grand. La perception d’un acouphène, un bourdonnement aussi, peut perturber la perception de l’environnement" - Alain Londero

Plusieurs mesures préventives peuvent être mises en place afin de limiter les risques pour l'audition. "On peut moduler les œuvres qu’on met au programme pour éviter que plusieurs œuvres très sonores, très pourvoyeuses de décibels, soient programmées consécutivement", suggère Alain Londero : "On peut aussi adapter les temps de répétition et de concert pour éviter que la charge sur une journée, une semaine ou un mois soit trop importante. Puis, on peut protéger les orchestres : on voit dans de nombreux orchestres des protections en plexiglas qui viennent protéger, par exemple, les vents de la production sonore des cuivres." Il est également possible de proposer aux salariés de porter de protections individuelles, des bouchons d’oreille adaptés à la pratique de la musique.

Les musiciens d'orchestre, les choristes, sont exposés à des niveaux sonores qui peuvent être suffisamment importants pour déclencher des conséquences négatives sur le système auditif. Les fosses d’Opéra, notamment, où il peut y avoir beaucoup de réverbération" - Alain Londero

Reste la question du stigma : changer le regard sur cette perte d'audition, qui reste compliquée à accepter, à assumer, pour beaucoup de musiciens professionnels.

L'équipe de l'émission :