Reportage
Entretien
Jeudi 23 décembre 2021
3 min

Pénurie et hausse des prix : la production des disques vinyles s’enraye

La pénurie de matières premières indispensables à la confection des vinyles affecte les usines partout dans le monde. Assez pour entraîner des retards dans les sorties et mettre en difficulté de nombreux labels indépendants.

Pénurie et hausse des prix : la production des disques vinyles s’enraye
Dans l'usine de Vinyl Records Makers (Vienne), les commandes accusent du retard à cause du manque de matières premières nécessaires à la confection des disques., © Radio France / Clément Buzalka

Les confinements successifs avaient renforcé l’attrait des Français pour le vinyle. L’effet de mode s’est amplifié, poussé par les divers labels. Mais les usines ne suivent pas. Elles n’en ont en réalité pas la capacité. Car pour assumer la demande croissante des clients et des labels, les producteurs ont besoin de toujours plus de matières premières. Or, celles-ci font défaut, dans l’industrie, depuis la crise sanitaire. 

Dans l’usine de Vinyl Records Makers, à Châtellerault (Vienne), l’unique machine de pressage de disques vinyles a beau tourner à plein régime, cela ne suffit pas à contenter les nombreux labels, contraints ici comme partout ailleurs de faire la queue pour passer commande. Aussi, les sept salariés de l’entreprise s’activent pour expédier le maximum de commandes au plus vite. Malgré le cadre artisanal de cette société, c’est à la chaîne que les petites mains s’affairent, à quelques jours de Noël.

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« On est vraiment en train de passer un cap, de passer sur une dynamique industrielle, commente Alexia, une des salariés de Vinyl Records Makers. On va s’équiper en termes de machines, pour suivre la cadence. Des recrutements sont même prévus pour 2022, et il le faut, parce qu’on n’y arrivera pas tous seuls, on ne pourra pas tout faire [rires]. »

Car le carnet de commandes de Vinyl Records Makers est plein, pour plusieurs mois encore. Mais avec une seule machine dans l’atelier, les capacités de production, ici comme ailleurs, restent limitées, et inférieures à la demande. « Le délai de commandes aujourd’hui tourne autour de 4 à 5 mois minimum. Alors que l’an dernier, il était de maximum 8 semaines », lâche Antoine Bastien, cogérant de la société.

Des chaînes de production saturées pendant près d’un an

En cause, des tensions au niveau de l'approvisionnement des usines en plastique, papier et carton. Une situation que connaissent absolument toutes les entreprises de pressage. Alors la petite structure a vu arriver des commandes du monde entier.

« On a peu de commandes de pressage à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, explique Antoine Bastien, parce que les clients, les labels, savent très bien que nous ne sommes pas en capacité de les réaliser. Nous avons tout de même des demandes assez surréalistes. Comme par exemple des tirages à 50 000 disques pour des albums d’artistes très connus… Mais nous sommes obligés de décliner, car encore une fois, nous n’en avons pas la capacité. »

L’effet de mode résiste aux retards de production

À l'autre bout de la chaîne, chez les disquaires, on constate aussi cette crise de la production des vinyles. Les commandes arrivent en retard. Pour autant, Toma Changeur, gérant de Balades Sonores, à Paris, ne veut pas créer de panique chez ses clients. « Il y a énormément de disques dans nos bacs, il y a énormément de disques qui arrivent… en retard. Mais qui arrivent ! L’année 2021 a été gigantesque en termes de sorties. C’est donc plus de l’attente que de l’absence. »

Ce qui inquiète plus Toma Changeur et sa clientèle, ce sont les augmentations des prix des disques. Notamment chez les grands labels. Paradoxalement, avec leurs tickets d'entrée favorisés chez les producteurs, les majors peuvent bloquer les presses avec des commandes de plusieurs milliers d'exemplaires. Une force que n’a pas la majorité des labels indépendants. Les mastodontes de l’industrie versus les indépendants : le résultat est connu d’avance, et c'est précisément ce que dénoncent les passionnés, comme Antoine Bastien, dans son usine, et même Toma Changeur, le disquaire.

« Avec la pénurie de matières premières en usine et la demande en croissance exponentielle, il y a bien des éléments qui justifient l’augmentation des prix, plaide Toma Changeur. Mais certaines franges de catalogues chez les majors ont subi une augmentation astronomique qui, elles, ne sont pas justifiées. Là, le Covid devient une excuse. » 

Chez les labels, David contre Goliath

Pour lui, la pandémie et les problèmes liés à la production ne suffisent pas à expliquer ces hausses des prix. « Dans ce cas d’augmentation de prix sur les grands labels, ce sont des positionnements de majors qui sont tristes. Ils sont en train de faire comme ils ont fait avec le CD dans les années 2000, c’est-à-dire tuer le support physique en voulant se gaver », déplore-t-il.

En bon défenseur des labels indépendants, ce disquaire assure donc que ces augmentations injustifiées ne concernent que 5 à 10% de ses produits. Aujourd’hui, producteurs et disquaires en sont convaincus, cette crise de production ne tuera pas le vinyle. Pas plus que d'autres industries, elles aussi victimes de pénuries de matières premières, comme l'automobile. Avec des carnets de commande débordants, les usines sont même assurées d'un avenir dynamique, au moins pour les prochains mois.

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