Reportage
Entretien
Jeudi 4 novembre 2021
3 min

Le concours de promotion du ballet de l'Opéra de Paris est-il obsolète ?

Après les danseuses samedi dernier, c'est au tour des danseurs du corps de ballet de passer les épreuves ce jeudi, avec dans le viseur une montée en grade dans la compagnie. Un concours stressant, exigeant, qui a ses partisans comme ses détracteurs.

Le concours de promotion du ballet de l'Opéra de Paris est-il obsolète ?
Par ce concours, les membres de la compagnie peuvent atteindre le stade convoité de premier danseur, © AFP / Martin Bureau

Journée déterminante pour les danseurs du corps de ballet de l'Opéra de Paris. Après les femmes samedi dernier, ils passent ce jeudi le concours interne de promotion. L'occasion de monter en grade dans la compagnie. Le concours, difficile, ne se tient qu'une fois par an. Il ne faut donc pas rater le coche. C'est une épreuve parfois critiquée, stressante, qui requiert une intense préparation

"C'est parfois beaucoup de travail pour ces jeunes talents"

Cette année au concours, c'est du classique, pour les hommes du ballet de l'Opéra de Paris. Variation de Solor dans la Bayadère ou encore variation du pas de trois dans l'Acte 1 du Lac des Cygnes. Puis, une variation libre. Étape déterminante pour grimper les échelons. "On commence quadrille, puis coryphée, puis sujet, puis premier danseur", indique Philippe Noisette, journaliste spécialiste de danse. Un concours aux enjeux élevés, qui nécessite un entraînement rigoureux pour les danseurs : "C’est une préparation en plus de leur travail habituel. Une journée pour un danseur commence avec un cours, échauffement, puis parfois des répétitions, parfois du travail avec des chorégraphes. Cette préparation au concours s’ajoute à leur vie, à leur quotidien de danseur et de danseuses, ce qui est parfois beaucoup de travail pour de jeunes talents."

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Bruno Bouché s'en souvient très bien. Le danseur et chorégraphe a quitté l'Opéra de Paris il y a 5 ans : "Quand j’y repense, quand je vois quelques-uns de mes collègues qui le passent, c’est très dur. Très peu de temps de répétition, on devait se battre pour avoir des studios…", se remémore-t-il. Au fil des années, celui qui dirige aujourd'hui le Ballet de l'Opéra du Rhin a déchanté : "Mes premiers concours, j’y allais avec une certaine insouciance de jeune danseur, j’avais envie de tout défoncer. J’en ai vraiment profité car c’était mon seul espace d’expression. Puis, le long des années, c’est devenu plus compliqué. En plus, quand des personnes ont déjà été distribuées, vous savez très bien que ce sont elles qui vont sans doute obtenir le poste, donc c’est très compliqué d’y aller en étant un outsider."

"Du côté de l’école du ballet, on tient à cette tradition liée au concours. Et plus il est critiqué, j’ai l’impression, plus ça le renforce dans son côté unique et ce rendez-vous qu’il ne faut pas rater, et commenter" - Philippe Noisette

Une organisation à améliorer ?

On se souvient de Benjamin Millepied, qui avait souhaité réformer, assouplir le concours, sans succès. Bruno Bouché déplore lui le déroulé, l'organisation du concours, qui pourrait selon lui être améliorée : "Je sais qu’il n’y a toujours pas la place pour un temps de délibération entre les membres du jury. On est simplement au vote, il n’y a même pas une expression de ce qu’on pourrait rechercher dans une certaine catégorie. En disant 'pour cette catégorie-là, je recherche plutôt ce genre de personnalité, de répertoire'."

"Je n’arrivais pas à me déconnecter de ce côté très scolaire, d’être jugé sur une exécution plutôt que sur une sensibilité d’artiste. Je l’ai passé toutes les années, jusqu’au jour où j’ai décidé de ne plus le passer" - Bruno Bouché

Mais il défend néanmoins le principe, démocratique, de l'épreuve, garanti par le jury. "Le danseur passe devant un jury constitué de personnalités du corps de ballet, il n’est pas jugé juste par le directeur mais aussi par ses pairs, et des personnalités extérieures au ballet", abonde Ariane Bavelier, critique de danse au Figaro : "Il ne faut pas vivre ça comme une guillotine. Dans la plupart des compagnies, c’est le directeur qui promeut un tel ou un tel. Ce concours permet quand même à chacun d’être vu, de danser sur la scène."

"En même temps, c’est le moyen dans cette grande compagnie, de plus de 150 danseurs, de pouvoir peut-être montrer à un moment donné son travail, si l'on n’est pas identifié particulièrement par la direction, pas distribué" - Bruno Bouché

Une dimension symbolique

Une promotion par ses pairs qui a une symbolique particulière. "Le danseur est promu par ses pairs, par les membres du corps de ballet, qui reconnaissent ou pas son talent, qui ont envie ou pas de le voir prendre la course aux étoiles, gravir la hiérarchie. Ils sortent tous plus ou moins du même moule, ils ont tous grandi ensemble, et c’est assez beau je trouve que ce soit eux qui choisissent les gens qu’ils ont envie de voir briller au-dessus de leur communauté", estime Ariane Bavelier. Jusqu'au statut très convoité de danseur étoile (qui est une nomination de la direction, et qui ne dépend donc pas du concours).

La difficulté, quand on a une variation libre et une variation imposée, c’est généralement d’arriver à faire de ce moment pas seulement un moment technique, comme on le verrait sur les vidéos YouTube, avec quatre tours en l’air et des pirouettes qui n’en finissent pas, mais de montrer qu’on est un artiste. Le danseur doit habiter un espace avec poésie, style, bien d’autres choses que la virtuosité" - Ariane Bavelier

Finalement, le concours de promotion interne du ballet de l'Opéra de Paris, c'est peut-être comme la démocratie, conclut la critique, qui reprend les mots de Churchill : c'est à dire le pire des régimes, à l'exception de tous les autres.

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