Reportage
Entretien
Mercredi 20 octobre 2021
3 min

"Une réception incroyable" : le Met présente pour la première fois un opéra composé par un musicien noir

"Fire shut up in my bones", sur une partition de Terence Blanchard, reçoit un accueil éblouissant. France Musique s'est entretenu avec le compositeur, ainsi qu'avec le directeur du Metropolitan Opera de New-York, Peter Gelb.

"Une réception incroyable" : le Met présente pour la première fois un opéra composé par un musicien noir
L'opéra est une adaptation des mémoires de Charles Blow, journaliste afro-américain., © AFP / TIMOTHY A. CLARY

Il aura fallu 138 ans au Metropolitan Opera de New-York pour mettre à l'affiche une oeuvre composée par un Afro-Américain. C'est chose faite avec Fire Shut Up in My Bones ("Comme un feu dévorant renfermé dans mes os"), présenté fin septembre. Un opéra audacieux, composé par le trompettiste et musicien de jazz Terence Blanchard. Le compositeur, ainsi que Peter Gelb, le directeur du Met, reviennent sur les racines, la construction et la réception de la pièce, résolument contemporaine et inscrite dans son temps.

"L'opéra décrit un passage à l'âge adulte"

La création, sur un livret de la cinéaste et amie de Terence Blanchard Kasi Lemmons, est immersive et poignante. Elle nous plonge dans une Louisiane rurale sur une partition riche, parsemée de jazz, de gospel et de blues. Une adaptation des mémoires de Charles Blow, journaliste afro-américain et chroniqueur au New-York Times. Terence Blanchard nous raconte :

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"Cela parle d’un enfant qui découvre sa sexualité, qui est confronté à la violence et aux abus sexuels. Il était vu un peu différemment au sein de sa communauté, car il était différent. L’opéra décrit un passage à l’âge adulte", explique le compositeur de 59 ans. Avec, dans sa noirceur apparente, un message positif : "C’est une histoire très importante, car Charles Blow est toujours vivant, et il a du succès. Il peut donc vraiment être un exemple de ce que cela signifie de traverser des événements traumatiques, et de les surmonter."

Il fallait interpréter le livret d’une façon adaptée à la scène du Metropolitan Opera. Les premiers essais ressemblaient plus à des scripts de film. Nous avons essayé de structurer, de créer une narration musicale qui fonctionne" - Terence Blanchard

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Contre les préjugés, la haine et l'ignorance

Terence Blanchard se dit honoré d'être à l'affiche du Met mais il regrette globalement le regard porté sur les compositeurs afro-américains : leur effacement, ainsi que le mépris de certains programmateurs et critiques d'opéra : "Cela rend furieux de voir des personnes être rejetées si facilement, à cause des préjugés, de la haine, ou de l’ignorance. Il y a de la frustration, c’est certain. J’essaie de ne pas laisser cela m’affecter, mais ça m’affecte malgré tout", confie le jazzman émérite, qui regrette notamment la façon dont fut reçu un autre compositeur afro-américain du XXe siècle, William Grant Still : "C’est la chose que je déteste à propos du monde de l’art : quand les gens essaient de définir ce que les artistes sont supposés être. Pour moi, c’est absurde."

"Si je devais choisir un mot pour décrire mon opéra, ce serait "honnête". C’est ce que je ressens. Je n’essaie pas de bouleverser la hiérarchie, je n’essaie pas d’être innovant… J’essaie juste de raconter une histoire de la meilleure façon que je connaisse : par la musique" - Terence Blanchard

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"La pandémie a tout bouleversé"

L'œuvre devait initialement être présentée en 2023, mais la crise sanitaire et le contexte social aux Etats-Unis ont bousculé le planning, nous explique Peter Gelb, le directeur du Met : "La pandémie a tout bouleversé. C’est un moment qui nous a permis de réfléchir à comment le Met, lors de sa réouverture, allait pouvoir se réinventer, en quelque sorte. Il m’a semblé qu’il était important, particulièrement après le mouvement Black Lives Matter, de rouvrir le Met avec une proposition audacieuse." Une œuvre programmée, souligne-t-il, bien avant la mort de George Floyd et Black Lives Matter, se défendant de tout opportunisme.

"Rouvrir le Met avec une proposition audacieuse signifiait reprogrammer, avancer la représentation de Fire shut up in my bones et la programmer pour le soir de notre réouverture. Afin de prouver au public à quel point cette œuvre est importante, et à quel point il est important pour le Met de prendre en compte le contexte moderne", estime celui qui dirige le Metropolitan Opera depuis seize ans.

Peter Gelb égratigne au passage ses prédécesseurs : "Le Met était très rétrograde dans sa façon de penser. Lorsque je suis arrivé, l'Opéra ne présentait que rarement de nouvelles œuvres, qu’elles soient de compositeurs noirs ou blancs. J’ai changé cela drastiquement. Nous avons donné plus de nouveaux opéras que n’importe quand dans l’histoire. Et l’un des premiers compositeurs que j’ai contacté était _Wynton Marsalis_, le célèbre compositeur noir. Je lui ai offert l’opportunité d’écrire un opéra pour le Met. Il continue d’y penser, je suis sûr qu’un jour il le fera."

Cela fait de nombreuses années que je connais Terence Blanchard. Quand j’étais président de Sony Classics, il y a vingt ans, j’ai fait des enregistrements avec Terence. Cela fait de nombreuses années que j’admire son talent, notamment son premier opéra, Champion, qui m'a beaucoup impressionné" - Peter Gelb

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"C'est la première fois que nous attirons une audience aussi large"

Première création dévoilée, après dix-huit long mois de fermeture. Peter Gelb se félicite d'un retour gagnant, et d'un opéra qui séduit une nouvelle audience : "Nous comptons sur les touristes, comme Broadway, mais à New-York nous n’avons pas de touristes étrangers en ce moment. Nous devons construire une audience plus large au sein de la ville elle-même. Le public qui assiste à Fire shut up in my bones est plus proche de la diversité, de la mixité de la ville. C’est la première fois que nous attirons une audience aussi large."

Un nouveau public en adéquation avec la vocation première de l'opéra, juge Terence Blanchard : "L’opéra, originellement, était supposé être pour les masses, c’était du divertissement. Je ne comprends pas quand cela a changé. La réception de Fire shut up in my bones a été incroyable, ça a poussé des gens à aller à l’Opéra. Parce que nous racontons une histoire à laquelle les gens peuvent s’identifier."

L'établissement a d'ores et déjà commandé un nouvel opéra à Terence Blanchard. À venir aussi la vie de Malcolm X, par le compositeur afro-américain Anthony Davis. "Il y a beaucoup de compositeurs noirs talentueux. Nous prévoyons d’inclure leur travail dans le futur artistique du Met", promet Peter Gelb. La maison d'opéra semble aujourd'hui bien décidée à vivre avec son temps. 

Le public français, quant à lui, pourra découvrir l'œuvre de Terence Blanchard ce samedi : l'opéra sera retransmis simultanément dans 150 cinémas, partout en France, à 18h55. Vous pouvez réserver vos places en cliquant ici.

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