Reportage
Entretien
Samedi 2 janvier 2021
15 min

Quelle place pour l’éducation musicale à Mayotte ?

A l'occasion du concours Voix des Outre-Mer, Aliette de Laleu s'est rendue à Mayotte, un département qui peine à ouvrir des lieux d'apprentissage pour la musique.

Quelle place pour l’éducation musicale à Mayotte ?
Morgane Attoumanie, prix Musique du monde au concours Voix des Outre-Mer à Mayotte, © Radio France / A.deLaleu

Mayotte participe pour la première fois au Concours Voix des Outre-Mer, compétition de chant lyrique fondée par le chanteur Fabrice di Falco. La finale mahoraise diffusée en direct sur Facebook et sur la chaîne Mayotte Première ayant eu lieu au lycée Mamoudzou Nord le mercredi 9 décembre dernier, ce sont Bourra Kamar (prix Voix des Outre-Mer) et Waaydah-Hydjrat Bakary (prix Jeune Talent) qui représenteront Mayotte à l'Opéra national de Paris le 22 janvier 2021. Deux autres prix ont été décernés ce soir-là : le prix Musique du monde à Morgane Attoumanie et le prix espoir à Eddy Haribou. 

Si les huit candidats sélectionnés parmi les 65 candidatures reçues cette année sont tous autodidactes ce n’est pas par choix mais plutôt par manque de possibilité d’apprendre la musique sur l’île. La plupart d'entre eux ne savaient pas qu'ils pouvaient chanter de l'opéra puisque rien ne les amenaient à la découverte de cet art. La candidate Morgane Attoumanie, gagnante du prix Musique du monde, s'est retrouvée confrontée à ce problème :

Peut-être que les gens ne se rendent pas compte qu'ils ont ce talent-là et ce concours va leur ouvrir des portes mais c'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup d'infrastructures. Je ne me suis jamais dit "allez, je vais prendre des cours de chant ici" parce que pour moi il y en avait pas. »

Les candidats et candidates du concours Voix des Outre-Mer on répété dans une salle de classe d'un collège de Mamoudzou
Les candidats et candidates du concours Voix des Outre-Mer on répété dans une salle de classe d'un collège de Mamoudzou, © Radio France / A.deLaleu

Dans quels espaces les jeunes pouvaient-ils se retrouver pour répéter leurs deux choix musicaux, une chanson et un air lyrique obligatoire ? Les seules infrastructures culturelles qui existent sont des MJC présentes dans chaque village de l'île. Ces Maisons des Jeunes et de la Culture sont censées permettre de développer différentes activités, qu'il s'agisse de sport, de danse ou de théâtre comme à la MJC de Mangajou où une classe de lycéens en option théâtre suit le cours d'un célèbre chorégraphe et danseur mahorais : Jeff Ridjali.

Le chorégraphe explique que les salles des MJC sont exploitées comme des salles polyvalentes où tout s'y joue, tout s'y fait. Cependant, elles ne sont pas adaptées aux activités culturelles : « Ce n'est pas du tout un espace fait pour la danse parce que c'est pas un podium, c'est pas une scène, c'est juste une estrade. »

Des MJC peu tournées vers la musique

A la MJC de Tsingoni, le directeur général adjoint Ambass Ridjali fait au mieux pour intégrer la musique aux activités de l'espace culturel mais, outre l'aménagement des salles, il est confronté à d'autres difficultés puisqu'il n'a ni intervenant pédagogique, peu de matériel musical, et une mauvaise insonorisation acoustique. Outre les problèmes d'infrastructures et de matériel, l'un des principaux freins au développement de l'éducation musicale sur l'île reste la tradition...

Même si on ne partage pas la même langue, on peut partager la langue musicale »

Le directeur de l'office culturel départemental Bin Mohamed El-Kabir explique que si la musique et la danse sont ancrées dans le quotidien des jeunes mahorais, « les structures qui permettent de travailler la voix et la musique manquent. » De nombreuses petites associations permettent de perpétuer les traditions comme la danse, qui est un art directement lié à la musique, mais ce ne sont pas des lieux d'apprentissage. 

A Mayotte, il n'existe qu'une seule école de musique située à Mamoudzou. Fondée il y a 20 ans par 4 familles métropolitaines, elle est aujourd'hui dirigée par Cécile Bruckert qui tente de créer un alliage entre éducation musicale classique et préservation des musiques traditionnelles. Cécile Bruckert prône la cohabitation d'une transmission orale avec l'apprentissage du langage de la musique qu'on peut partager avec des musiciens parce que « même si on ne partage pas la même langue, on peut partager la langue musicale. »

L'association Musique à Mayotte développe des projets avec des établissements scolaires. Les élèves peuvent apprendre la musique, fabriquer des instruments traditionnels de l'île, chanter... le tout en lien avec des professeurs-relais et des professeurs d'éducation musicale au collège. Sahra Zaoui enseigne la musique dans un collège de Petite-Terre et pour elle, les élèves sont en réelle demande d'apprentissage : « Ce qui manque vraiment sur l'île aujourd'hui, c'est des professeurs qui arrivent à donner de leur temps ». 

Une exposition d'instruments de musique traditionnels mahorais dans l'association Musique à Mayotte
Une exposition d'instruments de musique traditionnels mahorais dans l'association Musique à Mayotte, © Radio France / A.deLaleu
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