Reportage
Entretien
Vendredi 31 décembre 2021
3 min

En Guyane, des partitions retrouvées et un compositeur redécouvert

Cela faisait près de 80 ans que le nom de Lionel Sugat, compositeur guyanais, était tombé dans l’oubli. Fin 2020, coup de théâtre, 250 de ses partitions sont exhumées par hasard des archives territoriales de Guyane. Le nom de Lionel Sugat, personnage haut en couleur, dévoile peu à peu ses mystères.

En Guyane, des partitions retrouvées et un compositeur redécouvert
L'archiviste Rémy Peru-Dumesnil a découvert les partitions de Lionel Sugat, par hasard, lors d'un rangement du fonds de partition de Maximilien Saba., © Radio France / Florian Royer

C’est en classant un fonds dédié au compositeur Maximilien Saba que Rémy Peru-Dumesnil, archiviste aux Archives territoriales de Guyane, tombe sur des œuvres signées par un certain Lionel Sugat. Parmi les spécialistes et les mémoires de la musique guyanaise, personne n’a jamais entendu parler de cet obscur compositeur, auteur de polkas, de valses et de mazurkas. Rémy Peru-Dumesnil se lance alors dans une enquête pour reconstituer la carrière et la vie de ce fantôme. 

Des partitions manuscrites de Lionel Sugat, sorties de l'oubli, aux Archives territoriales de Guyane.
Des partitions manuscrites de Lionel Sugat, sorties de l'oubli, aux Archives territoriales de Guyane., © Radio France / Florian Royer

Les Archives nationales d’outre-mer ont conservé son dossier de carrière. « On découvre qui se trouve derrière ces 250 partitions », commente Rémy Peru-Dumesnil. Lionel Sugat est né en 1855, à Cayenne, ses parents étaient d’anciens esclaves. Le doute plane sur son apprentissage de la musique. Rémy Peru-Dumesnil pense qu’il l’a apprise avec les Frères de Ploërmel, une congrégation religieuse très implantée dans le territoire à l’époque.

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Adulte, il travaille dans l’administration pénitentiaire et effectue une grande partie de sa carrière en Nouvelle-Calédonie. « C’est quelqu’un qui a beaucoup de problèmes, qui se bat, qui injurie les autres, qui partage sa maîtresse avec son chef... », commente celui qui a exhumé sa mémoire. 

Un personnage qui conserve de nombreux mystères

À 49 ans, il prend sa retraite de l’administration pénitentiaire pour devenir huissier. Il partage son temps entre cette activité, les cours de piano qu’il donne et la composition. La plupart de ses œuvres est composée de valses et de polkas, toutes manuscrites. Il ne les a jamais publiées et la Sacem n’a aucun document le concernant. Malgré le grand nombre de partitions qu’il a laissé et la notabilité dont il jouissait sûrement, presqu’aucune source ne le cite et aucune photo n’a été retrouvée.

Rémy Peru-Dumesnil a pourtant trouvé quelque chose : « quelqu’un dans la presse guyanaise des années 1930 se plaint que la musique n’est plus ce qu’elle était et s’interroge : ‘’où sont les Saba, Sugat, Mirza…’’ alors on comprend que Lionel Sugat était connu ». L’archiviste avance une explication : Sugat préférait peut-être rester discret, il avait beaucoup de créanciers et n’était pas de la meilleure compagnie.

Des partitions incomplètes

Plusieurs partitions ne comportent que la mélodie, sans accompagnement. Cette particularité a rendu la tâche plus ardue au pianiste Aymeric Létard et au percussionniste Edel Diaz Betancourt. En juillet et décembre 2021, lors de concerts donnés à Rémire-Montjoly, ils interprètent quelques œuvres de Sugat, qu’il a fallu arranger. « Nous avons par exemple ajouté un rythme afro-cubain sur une valse qui n’avait que la mélodie », explique le pianiste. Pour le percussionniste, c’était « un défi », relevé en faisant des recherches sur des partitions de la même époque.

Le champ de Lionel Sugat ne s’arrête pas aux danses de la fin du XIXe siècle, il s’intéresse aussi aux nouveautés. Il compose des tangos et dans les années 1920, à près de 70 ans, il découvre le charleston et en écrit également. Les musiciens sont unanimes, Sugat se débrouille bien, pour Aymeric Létard, il est même « un érudit de la musique ».

Il est décédé à Cayenne en 1943 et bien que certains pans de sa vie soient maintenant défrichés, Lionel Sugat conserve une grande part de mystère.

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