Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 15 octobre 2017
5 min

Propos sur Bach de Pierre Boulez (1951)

Fondateur du Domaine musical, de l’IRCAM et de l’Ensemble intercontemporain, le compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez (1925-2016) est aussi l’auteur de nombreux écrits sur la musique. Dans un article de 1951, le leader de l’avant-garde expose ce qu’il retient de l’art de Bach.

Propos sur Bach de Pierre Boulez (1951)
J-S Bach / Pierre Boulez, 1968 , © Joost Evers - Anefo

« Il est logique qu’à une morphologie musicale nouvelle, correspondent une syntaxe, une rhétorique et une sensibilité nouvelles. Mais faut-il donc, pour cela, oublier jusqu’au visage du passé ? Nous pensons, au contraire, que l’œuvre du passé qui s’est révélée nécessaire est riche autant par sa réalisation que par l’éventuel pouvant s’y enclore. C’est ainsi que nous regarderons Bach, dont certains traits nous sont particulièrement chers parce qu’ils nous paraissent plus actuels que d’autres.

Tout d’abord, notre goût est manifeste pour la contribution de son écriture au phénomène architectural. […] Chez Bach, le « thème » engendre toutes les figures sonores de son développement et sa propre architecture, la seconde découlant des premières. Ce qui est le plus nécessaire à rechercher dans l’œuvre de Bach, c’est cette technique de la forme, puissamment unitaire, de relation utérine, entre l’écriture elle-même et l’architecture. La forme est essentiellement variable et se remet en question à chaque œuvre. (Rappelons, à ce propos, constatation faite déjà maintes fois, que même la forme fixe, chez Bach, se présente sous des aspects extrêmement divers : aucune fugue, par exemple, n’a exactement le même plan). […]

Nous voudrions également signaler un aspect de Bach qui est particulièrement frappant et que nous trouvons on ne peut mieux décrit dans l’ouvrage sur Jean-Sébastien Bach de François Florand (1947) : « Pour bâtir un développement, il arrive à Bach de développer le concert des voix en amenant une progression venue tout entière du courant mélodique lui-même, à peu près comme un fleuve que l’on verrait grossir sans cause extérieure apparente, ni affluents, ni glaciers, ni orages, mais par le seul apport de mystérieuses sources souterraines. C’est là autre chose qu’une simple esthétique de répétition. C’est un procédé très particulier à Jean-Sébastien Bach, qui est fait d’une accumulation intérieure d’énergie, de force émotive, jusqu’au point où l’auteur et l’auditeur sont saturés et comme enivrés ». François Florand parle encore d’une disposition à l’ivresse chez Bach. Il définit ce « vertige » musical comme « une fermentation intérieure à la polyphonie elle-même ». […]

Telles sont, dans l’œuvre aux multiples aspects de Jean-Sébastien Bach, nos deux préférences. »

Référence :
Pierre Boulez, « Moment de Jean-Sébastien Bach », publié dans la Revue Contrepoint n° 7, 1951 ; repris dans Relevés d’apprenti, textes réunis et présentés par Paule Thévenin, Paris, Seuil, 1966.

Relevés d'apprenti
Relevés d'apprenti, © SEUIL
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