Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 24 juin 2018
5 min

Propos sur Bach de Philippe Sollers (1986)

Propos sur Bach de Philippe Sollers (1986)
Philippe Solers, © Getty / Eric Fougere

♫ Jean-Sébastien Bach
Sonate en mi mineur BWV 1034
Mvt. 2 Andante
Michel Giboureau, hautbois
André Isoir, orgue
Orgue Grenzing de saint-Cyprien-en-Périgord
Disque : Calliope CAL 9747 (2006)

« On porte Bach en soi. On le sent. On le respire. Il va plus loin que votre mémoire, il est votre mémoire en action. Quelle est sa couleur la plus nette ? Le clavecin des nerfs ? Le violoncelle foncier ? Le violon vibrant ? Les chœurs ? Les voix ? Les Cuivres souverains ? Les bassons familiers ? 

Mais voici peut-être la signature la plus intime, celle qui, pour moi en tout cas, vaut comme une confidence directe de l’âme du musicien lui-même en train de passer dans son tableau impalpable : le hautbois, le hautbois d’amour. Ah, ce hautbois de Bach !

“Je suis là, dit-il, sauvé, indirect, oblique. Je viens des profondeurs de la matière, mais je suis éclairé par le soleil vers lequel se dirigent toutes les notes de la création. Je suis le souffle à peine dégagé des pesanteurs minérales, je monte vers le sommet du crâne, je suis le nez de la mélodie. J’emmène toutes les femmes possibles avec moi, je les fais tourner sur mon axe, je les chauffe, je déploie, parallèlement à leurs gorges, le tapis d’herbe dont elles ont besoin pour voler. J’ai tout mon temps, je reviendrai indéfiniment dans le temps, je suis le moyen du temps. Je suis l’auteur vivant de la partition et, voyez, je viens en personne chanter en elle. Réveillez-vous. Suivez-moi. Ne désespérez pas. Marchez avec moi de l’autre côté de la mort vaincue par la parole. Doucement. Fermement. Voilà.”

Radio-Bach : ici la vérité et la liberté. Le moindre éclat capté dans la nuit sur les routes, dans les avions au-dessus de l’océan, et tout à coup le chaos s’ordonne, la verticale est présente, l’angoisse ou la terreur n’étaient rien, la résurrection a eu lieu, on l’avait oubliée, on l’oublie toujours. Le monde est ennuyeux, il se passera éternellement la même chose, intrigue et passion, complot et pulsion, et vous n’aurez qu’à prier sans fin de la même manière pour conjurer cet accablement, cette souffrance inlassable des phénomènes, cette plaie qu’est la vie, la vie de la mort, la jalousie recommencée de la mort en vie.
 

SOURCE : Philippe Sollers, Théorie des exceptions (chapitre : Triomphe de Bach), Paris, Gallimard, 1986.

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