Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 17 décembre 2017
5 min

Propos sur Bach de Nikolaï Rimski-Korsakov (1893)

Propos sur Bach de Nikolaï Rimski-Korsakov (1893)
Rimsky-Korsakov, 1898 , © Valentin Serov

« Pendant la saison 1873-1874, le contrepoint et la fugue m’avaient totalement captivé. Je me mis à beaucoup jouer et étudier Bach, et à estimer très haut son génie, alors que jadis, sans bien le connaître et répétant les propos de Balakirev, je le traitais de “machine à composer” et dans le meilleur des cas je qualifiais ses œuvres de “beautés figées et sans âme”. Je ne comprenais pas à cette époque-là que le contrepoint était la langue poétique de ce musicien de génie, et que le lui reprocher était aussi infondé que de reprocher à un poète le vers et la rime par lesquels il se restreindrait au lieu d’utiliser la prose libre et déliée. Je n’avais non plus aucune notion de l’évolution historique de la grande musique, et je ne savais pas que toute notre musique contemporaine doit tout à Bach.

Comme c’est étrange ! Stassov fut jadis un partisan inconditionnel de Bach : il fut même surnommé “Bach” en raison de cette admiration. Mais ensuite, pris de la délectation de jeter bas ses anciennes idoles, et volant vers de nouveaux rivages, il avait envoyé tout cela au diable. Et il disait désormais de Bach que celui-ci commençait à “moudre de la farine” lorsque les voix contrapuntiques de ses fugues commençaient à courir librement. Mais, au moment où je travaillais sur Bach tout ceci commençait à me dégoûter : je percevais la grandeur hiératique de cet homme de génie, qui me semblait regarder avec mépris notre obscurantisme avant-gardiste.

En automne 1874, je reçus une délégation de membres amateurs de l’Ecole gratuite de musique, qui me demanda de prendre la direction de l’établissement en lieu et place de Balakirev. J’acceptai la proposition de la délégation et commençai les cours à l’Ecole, qui se trouvait toujours dans la salle de la Mairie. Des annonces furent aussitôt publiées dans la presse concernant l’accueil des élèves et le début des répétitions chorales ; un grand chœur ne tarda pas à se réunir. Je commençais à faire travailler des extraits de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach, dont les parties vocales se trouvaient à la bibliothèque de l’Ecole. Le chœur était important, les amateurs prenaient plaisir à chanter, et pour moi cette occupation correspondait parfaitement à cette veine contrapuntique dans laquelle je me trouvais alors. »

Référence :
Nikolai Rimski-Korsakov, Chronique de ma vie musicale (1909), traduit, présenté et annoté par André Lischke, paris, Fayard, 2008, p. 165-167.

♫ Jean-Sébastien BACH
L’Art de la Fugue
Contrapunctus 7 à 4 per augmentationem et diminutionem
Transcription pour quatuor à cordes
Quatuor Keller
Disque : ECM 457849-2 (2008)

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