Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 12 novembre 2017
5 min

Propos sur Bach de Mauricio Kagel (1985)

Né en Argentine et installé en Allemagne à partir de 1957, le compositeur Mauricio Kagel (1931-2008) interroge l’héritage patrimonial ainsi que les dimensions dramatiques du langage musical. A l’occasion du tricentenaire de la naissance de Bach, il compose une "Passion selon saint Bach" (1985).

Propos sur Bach de Mauricio Kagel (1985)
Mauricio Kagel, 1985, © Sjakkelien Vollebregt, Anefo

« De la fin du XVIIIe siècle à l’époque actuelle, l’œuvre de Bach a provoqué un immense respect chez la majorité des compositeurs. On pourrait probablement établir un parallèle entre la signification de la figure de Moïse pour les juifs et ceux qui ne le sont pas, et la valeur de la position de Bach comme divinité tutélaire symbolique pour les compositeurs et incarnation de la musique pour l’auditeur. La lecture du Moïse de Sigmund Freud est ici recommandée en tant qu’exercitiumspirituale : elle permet d’échanger quelques concepts avec d’autres. Le pourquoi du cordon ombilical entre Bach et nous autres compositeurs devient clair. Mais la distinction vraiment déterminante réside dans le fait que les révélations métaphysiques de Bach ne se trouvent pas dans les mots mais exclusivement parmi les notes, composées avec le signifié des mots. Voilà peut-être pourquoi les enseignements variés que peut nous donner sa musique sont demeurés vivants et frais.

En musique, l’interprétation appartient à l’essentiel. Le phénomène de la relation de chaque génération de compositeurs avec Bach réside dans l’actualité permanente de sa musique et dans l’idée ferme qu’elle incarne les langages musicaux de l’Occident, qu’ils soient sérieux ou non. Les compositeurs du classicisme et du romantisme, de la nouvelle simplicité et du dodécaphonisme, du néoclassicisme, du sérialisme et de la musique par ordinateur, de jazz, de rock et pop ont trouvé et trouvent continuellement dans les œuvres de Bach les preuves de la nécessité historique de leurs réflexions théoriques, du développement d’autres fondements du savoir et de la rénovation de leur style. […]

Au fond, tous les compositeurs postérieurs à 1750 sont liés à lui d’une manière ou d’une autre et lui sont redevables que le degré de parenté n’ait pas joué, si l’on parle d’héritage. Nous tous qui suivons l’existence anormale du componere (composer) constituons précisément sa descendance. »

Référence

Mauricio Kagel, « Douter de Dieu / Croire en Bach. Pour le trois-centième anniversaire de Bach », article paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung (6 avril 1985), traduction française de Philippe Olivier ; repris dans Mauricio Kagel. Parcours avec l’orchestre, publié sous la direction d’Alain Surrans, Paris, L’Arche, 1993, p. 99-106.

Parcours avec l'orchestre
Parcours avec l'orchestre, © Mauricio Kagel / L'Arche

♫ Jean-Sébastien BACH
Suite anglaise n° 2 en la mineur BWV 807
2. Allemande
Elodie Soulard, accordéon
Disque : NoMadMusic NMM 026 (2015)

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