Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 22 avril 2018
5 min

Propos sur Bach de Georges Guillard (2001)

Né en 1939, Georges Guillard a été titulaire des orgues de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux et de Saint-Louis-en-L’Ile (Paris). Professeur agrégé et docteur en musicologie, il est l’auteur de « Bach et l’orgue » (2000) et a débuté à Paris en 2002 une intégrale des cantates qui se prolonge aujourd’hui.

Propos sur Bach de Georges Guillard (2001)
Bach/Guillard

Jean-Sébastien BACH
Cantate BWV 71 « Gott ist mein König » - Choeur “Du wollest dem feinde”
Chœur Monterverdi Solistes baroques anglais, John Eliot Gardiner (dir.)
Disque : SDG 141 (2008)

« Ausculté, analysé, psychanalysé, désossé, autopsié, passé au carbone 14 (naturellement 14…), ADN décrypté, Jean-Sébastien Bach avoue progressivement tout : son strabisme, sa complexion, l’adresse de son marchand de papier à musique, etc. Mais un autre danger, plus pernicieux, le guette post mortem : celui d’être déifié, idolâtré, bref, statufié.

Il importe donc de casser le plâtre de la statue, et de ré-inventer parmi nous un homme tout simplement, ré-inventer l’humanité d’un artiste “qui nous parle de nous”, selon la belle expression de Pierre Boulez.

Or la fibre musicale la plus intime est et reste la voix – même chez les compositeurs qui se flattent de n’écrire que de la musique instrumentale. Il n’est pas un créateur de génie (compositeur ou interprète) qui n’ait pour ambition de CHANTER, d’incarner dans le chant les manifestations les plus nuancées de l’âme et du cœur, des plus violentes aux plus tendres.

Et chez Bach, les sortilèges de la virtuosité, les prouesses du contrepoint, les séductions instrumentales, les enchantements de l’écriture devraient être mesurés à l’aune de ce qu’il y a de plus intime en nous, de plus personnel, de plus “animal” : la voix.

S’agissant de voix, voici une observation minuscule, mais lourde de conséquences. Lorsque Bach écrit un accord, il prend toujours la peine et le temps de doter chaque note de sa hampe personnelle. Le symbole est clair : un accord n’est jamais pour lui un agglomérat de sons réunis par une seule hampe, mais la réunion de voix caractérisées, d’individus responsables de leur son dans un double rapport : vertical (justesse des hauteurs) et horizontal (continuité d’un discours).

Il n’est guère douteux que pour Bach, le moindre son, à partir du moment où il existe, où on lui a donné naissance, a la même essence qu’un fidèle dans l’ecclesia, qu’un tuyau d’orgue dans un Plein-Jeu. Faible ou fort, lumineux ou effacé, il est porteur de sens, il contribue à la perfection de l’ensemble, à la justesse de l’édifice. C’est ainsi que la composition est un humble effort pour continuer la Création divine, en toute liberté. »

Source : Georges Guillard,  « Jean-Sébastien Bach : une voix très humaine… », dans la revue Ostinato rigore n° 16, 2001, p. 97-98.

J-S Bach et l’orgue, Paris, Zurfluh, 2000.
J-S Bach et l’orgue, Paris, Zurfluh, 2000., © Georges Guillard
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