Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 19 novembre 2017
5 min

Propos sur Bach de Charles Du Bos (1938)

Proche de Gide et de Proust, l’écrivain, traducteur et critique littéraire Charles Du Bos (1883-1939) a développé une approche intuitive des œuvres d’art pour tenter d’en saisir l’âme invisible. Dans une conférence sur « La littérature et la beauté » donnée en 1938, il évoque la musique de Bach.

Propos sur Bach de Charles Du Bos (1938)
Charles du Bos, 1930-39

« La beauté est tout simplement, et le fait qu’elle existe est suffisant en soi et prime tout. Lorsqu’il s’agit des beautés de la nature, le soleil, la lune, les arbres vieux et jeunes, les narcisses, les clairs ruisseaux, les halliers au cœur des forêts, c’est une vérité éloquente. Mais c’est aussi une vérité évidente, quoique plus subtile et moins franchement reconnue lorsqu’il s’agit des beautés dues aux œuvres des hommes. Non seulement, elles existent, mais au même titre que le soleil, la lune, les arbres, elles continuent d’exister même lorsque, pour employer en un sens différent ces deux paroles d’Hamlet, nous nous “absentons” “un moment” de leur beauté ; certains d’entre vous ont peut-être partagé avec moi cette expérience qui consiste à reprendre contact après un certain intervalle avec une des grandes œuvres humaines. On éprouve alors l’étrange, la solennelle, la quasi religieuse certitude que pendant notre absence, planant bien au-dessus d’elle, délestée de toute présence humaine, non écoutée, non regardée, non lue, l’œuvre pourtant n’a cessé de se transformer en quelque chose d’immuable et d’accomplir pour ainsi dire avec majesté sa propre révolution.

De la musique de Bach, j’ai écrit il y a bien des années que tout vînt-il à nous manquer, nous avons l’impression qu’elle serait toujours là – je veux dire que si le monde était emporté dans quelque grand cataclysme, on ne conçoit même pas qu’elle puisse y être englobée. Comme je confiais ce sentiment à mon ami André Gide, il me disait en éprouver un analogue, et il ajouta ce mot profond : « La musique de Bach est une musique astronomique ». Bach représente à cet égard l’exemple parfait en raison de l’ordre à la fois mathématique et moral, partout sensible et enraciné dans son œuvre. On peut littéralement appliquer à sa musique la belle parole de Thomas Traherne : « L’ordre est la beauté même de la beauté ». Mais toutes les choses belles produites par l’homme sont astronomiques, c’est-à-dire qu’elles appartiennent à ce ciel des fixes, où, accomplie, l’œuvre entre pour ne plus jamais en redescendre. »

Référence :
Charles Du Bos, Qu’est-ce que la littérature ? [publication de quatre conférences faites à Indiana en 1938 : n° 3 « La Littérature et la beauté »], Paris, 1945, p. 62-63.

Jean-Sébastien BACH / Prélude en sol mineur BWV 535 / Transcription pour quatuor de Saxophones / Bl!ndman, quatuor de saxophones / Disque : Warner classic (2013).

Qu'est-ce que la littérature ?
Qu'est-ce que la littérature ?, © Charles du Bos
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