Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 5 novembre 2017
5 min

Propos sur Bach de Camille Saint-Saëns (1874)

Camille Saint-Saëns (1835-1921) a participé à la restauration de partitions anciennes de Lully et surtout de Rameau dont il dirige l’édition des œuvres à partir de 1895. Dans un article publié en 1874, il explique toute la difficulté qui consiste à faire revivre à cette époque les œuvres de Bach.

Propos sur Bach de Camille Saint-Saëns (1874)
Camille Saint-Saëns, 1919, © Ben Beasley

« Je vais scandaliser bien des gens : à mes yeux, l’exécution des œuvres de Haendel et de Bach est une chimère ; il ne peut y avoir dans ce genre que des tentatives plus ou moins curieuses, des tentatives pour la joie des érudits et des rats de bibliothèque dont je m’honore de faire partie ; mais de là à la réalisation de l’œuvre rêvée par l’auteur, il y a loin.

Figurez-vous un chef d’orchestre ouvrant une partition de Haendel avec l’intention de la faire exécuter. L’impression qu’il éprouve est un peu celle d’un monsieur qui chercherait à s’installer, avec sa famille, dans un vieux manoir inhabité depuis des siècles. Tout, dans cette musique, diffère de ce qu’on a l’habitude de voir. Pas de nuances, pas de coups d’archet ; l’indication du mouvement est énigmatique, ou manque tout à fait. La basse est chiffrée. Du premier coup d’œil on voit qu’il faudra restaurer, reconstruire ; dans quelle mesure ? dans quel sens ? chacun a ses idées là-dessus. De traditions, point. […]

Ouvrons maintenant une partition de Sébastien Bach. De bien autres surprises nous attendent. C’est tout un monde nouveau, peuplé d’une flore et d’une faune inconnue. La flore, ce sont les mélodies et les harmonies, d’une nature tout à fait exceptionnelle, éveillant dans l’imagination une sensation analogue à celle que fait éprouver la vue d’un tableau de Memling ou d’une gravure d’Albert Dürer. La faune, ce sont les instruments.

Chez Sébastien Bach, nous trouvons plusieurs espèces de flûtes, écrites sur des clefs différentes ; trois espèces de hautbois ; le hautbois ordinaire, le hautbois d’amour (une tierce plus bas) et le hautbois de chasse (une quinte plus bas) ; plusieurs espèces de trompettes, Tromba, Clarino, trompette à coulisse, les unes s’étendant au grave, les autres atteignant à l’aigu des régions qui semblent surnaturelles ; les cors montent aussi beaucoup plus haut que nos cors actuels, et se tiennent habituellement dans ces hautes régions. Il y a un violon piccolo, un violoncelle piccolo, des violes d’amore et di gamba ; il y a un basson fantastique qui descend au contre-sol grave. Les chœurs, probablement écrits pour un petit groupe de chanteurs exercés, font toutes sortes de choses fort difficiles, des trilles, des traits compliqués, des sauts de près de deux octaves. Les soli sont de la plus extrême difficulté.

Vous comprenez ce qu’il faut d’efforts pour faire arriver de telles œuvres jusqu’au public. Pour ces raisons et pour d’autres encore, quelques personnes pensent que les œuvres anciennes doivent être exécutées plutôt en vue de servir à l’éducation des exécutants, du public et des compositeurs, qu’en vue d’une jouissance artistique immédiate et complète. Les artistes y apprendront le grand style, le public y prendra l’habitude d’écouter les choses sérieuses, les compositeurs y trouveront une base et un point de départ ; des œuvres fortes et belles surgiront et seront goûtées suivant leur mérite. »

Référence :
Camille Saint-Saëns, article publié dans La Renaissance littéraire et artistique du 19 avril 1874 ; repris dans Marie-Gabrielle Soret, Camille Saint-Saëns : écrits sur la musique et les musiciens (1870-1921), Paris, Vrin, 2012, p. 122-124.

Jean-Sébastien BACH
Concerto brandebourgeois n° 1 en fa majeur BWV 1046
2. Adagio
Bach Collegium du Japon, Masaaki Suzuki (dir.)
Disque : BIS BIS-SACD-1721/22 (2009)

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