Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 10 juin 2018
5 min

Propos sur Bach de Camille Mauclair (1919)

Propos sur Bach de Camille Mauclair (1919)
Camille Mauclair (1872 -1945), historien de l'art, poète, écrivain et critique littéraire.

♫ Jean-Sébastien Bach
Clavier bien tempéré (Livre II)   Prélude n° 5 en ré majeur BWV 874
Zhu Xiao-Mei, piano
Disque : Mirare MIR 044 (2007)

« Pour moi, le Clavier bien tempéré n’a jamais été, malgré son titre et son but et avant même que je pusse les comprendre, autre chose qu’une série de poèmes véhéments, charmants, allègres ou mélancoliques, d’une incroyable variété d’expressions et d’une puissance de condensation musicale extraordinaire, me transportant ou me touchant aux larmes ; et lorsque j’ai su que c’étaient là des exemples théoriques créés par le poète pour l’enseignement progressif et rationnel de l’instrument, je ne les ai admirés que davantage, et le consentement préalable à leur beauté m’a fait accepter plus fortement leur vertu de discipline.

Les caractères les plus communément reconnus à Bach ont été la majesté, la puissance, la mysticité d’un prophète ou d’un père de l’Eglise. Mais à l’adolescent qui aborde son œuvre pour clavier, on néglige trop souvent de faire comprendre sa familière tendresse, sa bonté, son humour, sa belle humeur de géant aimant la vie. Cette douceur voilée des titans s’exprime tout entière dans les poèmes du Clavier bien tempéré, et elle s’insinue dans l’âme, si l’on s’avise de la soupçonner, si un jeu passionné et vivant rend aux formes conventionnelles toute leur virtualité, si on l’interprète non en leçon et en modèle scolastique, mais en œuvre actuelle et confidentielle. Rien ne ferait mieux comprendre peut-être cette richesse, que d’oser interpréter Bach avec l’idée que c’est l’exaltation et non la contrainte qui ouvre à la vraie liberté en art.

Je n’ai su qu’au sortir de l’adolescence que Bach était mort depuis bien longtemps, et qu’il était un de ces maîtres qu’on vénère, qu’on statufie, et dont les professeurs tirent leurs leçons. Pour moi, il n’était que santé, liberté et vie, et je l’eusse vu entrer sans étonnement et sans peur ; je n’ai cru à la réalité de sa mort qu’en l’entendant, si je puis dire, enterrer par certains pianistes… »

SOURCE : Camille Mauclair, Essais sur l’émotion musicale. II. Les héros de l’orchestre, « En marge de J.-S. Bach », Paris, Fischbacher, 1919, p. 22-28. 

Essais sur l'émotion musicale par Camille Mauclair. II. Les héros de la musique, Fischbacher, 1919
Essais sur l'émotion musicale par Camille Mauclair. II. Les héros de la musique, Fischbacher, 1919

Le Bach Du Dimanche 10 Juin 2018

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