Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 21 janvier 2018
5 min

Propos sur Bach de Balthus (2001)

Le peintre français Balthus (1908-2001) aimait la musique de Bach, Schubert et Mozart, plaçant ce dernier au-dessus de tous les autres compositeurs. Dans ses « Mémoires » (2001), les références à Bach sont nombreuses ; il rapproche son art de celui des grands peintres de la Renaissance italienne.

Propos sur Bach de Balthus (2001)
BalthusFace, 1996, © DamianPettigrew

« De Piero della Francesca, j’ai tant appris : sa manière d’occuper l’espace dans ses tableaux, de le diviser, de loger des diagonales qui donnent l’ordre à tout l’ensemble. Son travail ne cesse de faire avancer cet ordre de sorte que je vois tous ses tableaux comme des avancées vers la perfection. A l’imitation de ce maître, je n’ai cessé moi-même, avec mes moyens et cet entêtement qui, dit-on, me caractérise, de varier les points de vue de certains de mes tableaux, comme a pu le faire Bach, par exemple, revenant sans cesse sur un motif, l’allégeant, le tendant davantage, l’épurant. Cézanne aussi revenait sur la montagne Sainte-Victoire jusqu’à ce qu’elle devînt ligne de force, tension de fil dans le paysage. Même approche avec ses pommes qui, de réalistes, devinrent cercles, planètes, essences, lignes qui cependant exprimaient toute leur force de pommes, tout leur jus de pommes. […]

J’ai voulu traduire en peinture un certain état d’apesanteur, de suspens, ce que j’appelle le sursis. Il s’agit de révéler l’instant fugitif, le passage onirique des choses secrètes, un certain temps du recul où ces choses portent d’autres sens, que le peintre d’ailleurs ne cherche pas à débrouiller, mais qu’il montre cependant. Comment y parvenir ? Comment trahir cet instant, le montrer dans son épaisseur, dans son jus, dans sa force opaque si l’on peut dire ?

J’admire toujours la matière lourde et légère tout à la fois des primitifs italiens. Cet art qu’ils avaient de rendre une transparence sans brillance, une opacité pourtant lumineuse. J’use de termes paradoxaux parce qu’il est si difficile d’expliquer cela, cette obsession de la “couleur qui n’existe pas”, comme dirait Edgar Allan Poe et qui pourrait bien être celle du temps. Ou celle d’un temps enfoui et qui, sous ses sédiments, vivrait encore, comme dans les contes de fées, lorsque s’éveille, toute endolorie d’un si long sommeil, la princesse de rêve.

L’art de la fresque chez Giotto ou Masaccio par exemple possède bien cette capacité de dire à la fois la lourdeur et la légèreté, la fluidité et l’engourdissement, un certain état de somnolence et de fuite, un peu comme dans les fugues de Bach où les variations, les mouvements fuient et détalent pour laisser à un certain moment percer le chant sublime, le “fruit d’or”… »

Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet, Monaco, Editions du Rocher, 2016, p. 151 et p. 289-290 (première édition en 2001).

♫ Jean-Sébastien BACH
L’Art de la fugue BWV 1080
Contrepoint n° 7 à 4 voix en augmentation et diminution
Gerhard Weinberger, orgue
Orgue Johannes Creutzburg (Duderstadt, 1733-35)
Disque : CPO CPO 777 403-2 (2008)

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