Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 3 juin 2018
5 min

Propos sur Bach d'Armand Farrachi (2004)

Propos sur Bach d'Armand Farrachi (2004)
Armand Farrachi, écrivain français.

♫ Jean-Sébastien Bach
L’Art de la fugue BWV 1080
Contrapunctus n° 7 à 4 voix per augmentationem et diminutionem
Rachel Podger, violon
Brecon Baroque
Disque : Channel Classics CCS SA 38316 (2016)

« Jean-Sébastien Bach fut vingt-sept ans durant directeur de la musique à l’école Saint-Thomas de Leipzig. Beaucoup de gens savent aujourd’hui cela, mais à l’époque où Bach allait en personne dans les rues de cette ville, la plupart le croisaient sans le reconnaître. C’était un homme petit de taille, râblé de corpulence, ordinairement vêtu, sans rien qui attire l’attention sur lui, pas même le regard, car il devait marcher à pas pressés sans se soucier des passants, le front penché, moins occupé à savoir où il mettait les pieds qu’à ses pensées, certaines très abstraites et d’autres très concrètes, et sans toujours les bien distinguer, ayant accoutumé depuis longtemps de rendre concret ce qui était abstrait et abstrait ce qui était concret. 

Cette disposition déterminait ses goûts et orientait son esprit. Il se plaisait aux constructions mentales, à l’architecture des édifices religieux comme à l’ordonnance des couloirs et des salles dans les grands intérieurs, au principe même des objets qui fait d’une table un plateau posé sur quatre pieds, aux figures qui naissent sous les paupières lorsqu’on les presse, et surtout à la fugue, qu’il pratiquait en maître, aux canons, aux variations, aux contrepoints les plus savants. 

Parfois, le monde entier lui apparaissait en forme de fugue : la façade d’un immeuble qu’une autre imite et multiplie dans la perspective de la rue, le sujet d’un écho de fanfare, la réponse d’un carillon, le stretto du vent dans les feuillages, le pas des chevaux et le rythme des roues en voiture, la conversation dont les thèmes vont, viennent, reviennent et se mêlent, les couleurs des vitraux tournant selon l’heure dans les églises, la spirale des coquilles et celle des escaliers, les arêtes des cristaux, les rides de la neige ou du sable lorsqu’il vente, les feuilles décharnées, la ramification des troncs…

Il s’intéressait moins à la matérialité des objets et des faits qu’à leur formule ou à leur signe : la réalité offre-t-elle rien d’aussi parfait que la musique, qui rend sonore l’ordre de l’univers ? »

SOURCE : Armand Farrachi, Bach, dernière fugue, Paris, Gallimard, 2004, p. 7 et 8.

Armand Farrachi, Bach, dernière fugue - Collection L'un et l'autre, Gallimard 2014
Armand Farrachi, Bach, dernière fugue - Collection L'un et l'autre, Gallimard 2014
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