Propos sur Bach
Magazine
Dimanche 10 septembre 2017
5 min

Propos sur Bach de John Eliot Gardiner (2013)

Le chef d’orchestre anglais John Eliot Gardiner (né en 1943), aujourd’hui l’un des plus grands interprètes de Jean-Sébastien Bach, publie en 2013 une monographie du Cantor de Leipzig nourrie d’archives et d’analyses : le fruit d’une vie passée à parfaire sa science et sa pratique de cette musique.

Propos sur Bach de John Eliot Gardiner (2013)
John Eliot Gardiner, 2007, © Maciej Goździelewski

« Durant toute la dernière phase de sa vie, Bach découvrit et pénétra des terrae incognitae (« terres inconnues ») musicales. Il a fallu des générations de compositeurs et d’interprètes pour explorer l’équivalent de ces blancs sur la carte que les cartographes décrivaient autrefois d’une façon charmante par l’expression Hic sunt dracones (« Ici, il y a des dragons ») : à retracer ses voies et à comprendre ses découvertes. Deux siècles et demi après sa mort, nul ne saurait prétendre que ce processus est terminé. Ignorée pendant un temps, reprise ensuite par accès, dénaturée, grossie, réorchestrée, puis, dans une hyperréaction puritaine, réduite, diminuée et minimalisée – il semble n’y avoir aucune limite dans les façons dont la musique de Bach peut être manipulée pour être adaptée au Zeitgeist (« à l’esprit du temps ») dominant et être exploitée commercialement ou utilisée à des fins politiques.

Sa musique nous invite cependant à voir la vie par ses yeux, les yeux d’un artiste accompli, comme pour nous dire : voici une façon de réaliser complètement, dans toute son ampleur et toute sa portée, ce que signifie être humain.

Chaque fois que nous explorons la musique de Bach, nous nous sentons comme si nous avions voyagé sur de grandes distances, vers, et à travers, un paysage sonore lointain mais enchanteur. Chaque moment qui promet d’être une arrivée n’est qu’une étape de plus sur le chemin, et le point de départ d’un nouveau voyage – vers une nouvelle rencontre de Bach et une nouvelle confrontation avec Bach.

Il est fascinant de voir comment, une génération plus tard, Johann Gottfried von Herder (1744-1803) semble parfois exprimer quelques-uns des processus dans lesquels Bach était impliqué à la fois comme compositeur et comme interprète, mais sans renvoyer explicitement à eux. Herder saisit l’idée essentielle que l’activité créatrice et spirituelle de l’homme conduit à l’expression d’une vision personnelle de la vie, que l’on ne peut comprendre que par un acte de sympathie – la capacité de «sentir en empathie» (sich hineinfühlen) les aspirations et les préoccupations des autres. On imagine qu’il aurait pu comprendre la valeur suprême des œuvres vocales de Bach – non pas avant tout comme objets ou créations, mais comme visions personnelles de la vie et comme formes inestimables de communication avec son prochain. Car c’est bien là ce qui distingue tellement Bach quand on compare son héritage à celui de ses prédécesseurs et de ses successeurs. Il est celui qui montre la voie, qui nous révèle comment surmonter nos imperfections grâce à la perfection de la musique : comment rendre les choses divines humaines, et les choses humaines divines.»

Référence :
John Eliot GARDINER,Musique au château du ciel. Un portrait de Jean-Sébastien Bach (Music in the Castle of Heaven. A Portrait of Johann Sebastian Bach, London, Penguin Books Ltd, 2013) ; traduction de l’anglais par Laurent Cantagrel et Dennis Collins, Paris, Flammarion, 2014, (chapitre 14, p. 667-669).

Musique au château du ciel : Un portrait de Jean-Sébastien Bach
Musique au château du ciel : Un portrait de Jean-Sébastien Bach, © John Eliot Gardiner / Broché

Jean-Sébastien Bach
Oratorio de Pâques BWV 249
2. Adagio instrumental
English Baroque Soloists, John Eliot Gardiner (dir.)
Disque : Soli Deo Gratia SDG 719 (2014)

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