Open jazz
Magazine
Jeudi 14 février 2019
54 min

Yaron Herman, son trio est un miroir

Avec « Songs of the Degrees », qui sort demain chez Blue Note/Universal, Yaron Herman signe un recueil à l’ancienne. Emballé en une journée de studio, cet album en trio est tout simplement le plus emballant qu’il nous ait donné à ce jour. Et la barre était haute.

Yaron Herman, son trio est un miroir
Sam Minae, Yaron Herman, Ziv Ravitz, © Hamza Djenat

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  • Yaron Herman, invité de Alex Dutilh
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«  Dans  cette  formule  du  trio,  ce  n’est  pas évident  de  trouver  des  choses  nouvelles,  de faire chanter une mélodie, d’arriver  à émouvoir, d’éclairer quelque chose, se placer dans l’espace, le son, l’improvisation »

  • 3 invitations pour 2 à gagner pour le concert de Kreisberg Meet Veras samedi 16 février à 21h au Crescent à Mâcon (71). Cliquez sur "contactez-nous" et laissez vos nom et prénom. 1 invitation pour 2 pour les 3 premiers mails.
« Songs of the Degrees »
« Songs of the Degrees »

« Le trio, c’est la liberté avec des contraintes. » C’est par cette formule quasi antithétique que Yaron  Herman  résume  le  plaisir  qu’il  prend à revenir  à  ce  format  tant  pratiqué  par   les pianistes. Un plaisir paradoxal, puisqu’il passe par la difficulté de devoir proposer du  neuf dans un moule ancien, appelant fatalement la comparaison avec les aînés et les contemporains,  amenant  le musicien à évoluer dans un  périmètre  que  l’on  pourrait croire  balisé de trop nombreuses références.

«  Dans  cette  formule  du  trio,  ce  n’est  pas évident  de  trouver  des  choses  nouvelles,  de faire chanter une mélodie, d’arriver  à émouvoir, d’éclairer quelque chose, se placer dans l’espace, le son, l’improvisation », concède-t-il lui-même. Cependant, il n’est pas difficile de comprendre qu’en son for intérieur, avec le sens du défi qui le caractérise, il  juge la  contrainte  féconde  et voit  dans  ce  retour  au  berceau  du  trio  un challenge  adressé  à  sa  créativité.  On  le sait désormais,  Yaron  Herman  n’aime  pas  se reposer  sur  ses  acquis,  ni  creuser  deux  fois  de suite le même sillon. S’il revient au trio le temps de  tout  un  album — ce qu’il n’avait pas fait depuis « Follow the White Rabbit » sorti en 2010 — c’est  que  cette  formule  est  une  manière pour  lui  non  seulement de  « revenir    à l’essentiel »  mais  aussi  de  tenter  de  défricher, en lui et dans l’espace musical, des territoires inexplorés de son talent. 

« Songs  of  the  Degrees », qui paraît chez Blue Note/Universal le 15 février,  est,  comme  son  titre le  laisse  entendre,  un  recueil.  Un  recueil  de chansons,  comme  on  le  dit  aussi  de  poèmes. Un album qui raconte une « histoire particulière »,  ainsi  pensé  dès  l’origine,  dont chaque  morceau  peut  s’envisager  comme « une  lettre  adressée  à  soi-même »,  confie  le pianiste. On laissera à chacun, au gré de l’enchaînement des onze titres qui composent le  disque,  le  soin  de  décrypter  en  filigrane  les résonances autobiographiques de cette série que le pianiste envisage    davantage comme un « puzzle »  plutôt  que comme une suite, et celui d’identifier, à l’écoute, les  « degrés » d’émotions et d’affects par lesquels l’artiste a pu passer au moment de les écrire et de les interpréter. 

Et  si  les  vers  de  T.S.  Eliot  qui  leur  servent d’exergue  peuvent  renvoyer  à  une dimension   existentielle — « We   shall   not cease  from exploration  /  And  the  end  of all  our  exploring  /  Will  be  to  arrive  where we  started  /  And  know  the  place  for  the first time… » — il  est  flagrant  de  constater combien  les  mots  du  poète  peuvent  tout aussi  bien  s’entendre  comme  une métaphore  du  jazz,  cette  musique  qui, basée  sur  l’exploration  de  soi  et  du langage,   ne   cesse   de   revenir   sur   elle-même  pour  redécouvrir  l’inépuisable champ des possibles qu’elle recèle en son sein.

Faut-il  s’étonner,  dans  ce  contexte, que,  pour  Yaron  Herman,  un  tel  disque marque   « un   nouveau   départ » dans son  « rapport  au  piano »  quand  on  sait, de  surcroît,  que  l’enregistrement  en  a été  bouclé  en  quelques  heures,  à  la grande surprise de ses trois protagonistes ? En Sam Minaie, le pianiste reconnaît avoir trouvé le contrebassiste qu’il espérait pour revenir au  format du trio.  Reconnu  pour  sa longue  implication  dans  divers  projets de  Tigran  Hamasyan,  le  contrebassiste irano-américain  est  un  ancien  élève  du grand  Charlie  Haden,  qui  a  été  son professeur  au  California  Institute  of  the Arts.    Avec le batteur Ziv Ravitz, complice du  pianiste  depuis  quatre albums,   Minaie     forme     une   paire rythmique en laquelle Yaron Herman dit avoir  trouvé   la   « vraie   alchimie »,   la « vraie   interaction »,   celle qui permet aux musiciens qui font corps dans l’unité du  trio  de  « partir vraiment n’importe où ». Dans un rapport d’émulation et de suggestion     permanente,  tous  trois peuvent  ainsi  ouvrir  des  espaces  à l’improvisation, « remplir  les  notes  avec du  sens »  dans  l’instant  où  elles  sont énoncées  et  « suivre  ce  qui  se  passe » pour cheminer ensemble à l’intérieur de la  musique  en  train  de  naître.  De  quoi donner envie au pianiste de stabiliser ce trio  comme  une  formation  régulière  et de  se  présenter  sur  scène  et  sur  disque avec lui. 

Après   deux   albums   dans   lesquels   le pianiste assumait ses envies d’ouvrir sa musique à d’autres esthétiques, animé par  un  souci  d’exploration  sonore  et d’investigation formelle, voici que Yaron Herman  revient  à  la  simplicité  du  trio, comme  un  retour  aux  sources  et  à  une forme d’intériorité. 

Dans  ce  contexte,  il laisse entendre tout ce qui fait la valeur de son jeu, et si l’on retrouve son goût pour une certaine  pop  sophistiquée  dans  ses choix    mélodiques    ou    dans    le rapport  à  l’harmonie,  sa  culture classique,   ceux-ci   sont   désormais fondus  dans  le  son  du  jazz.  Un  jazz actuel, au fait des derniers développements  du  genre,  qui  sait déployer   l’éventail   de   son expression  et  de  ses  registres  avec finesse,  et  situe  ce  trio  parmi  ceux qui comptent. Mais ce contexte est aussi  l’occasion  pour  Yaron  de laisser affleurer dans son jeu ce qu’il doit  à  ses  grands  aînés,  de  Keith Jarrett à Paul Bley, rappelant que la singularité  de  sa  voix  s’appuie  sur une  véritable  culture  du  jazz  dont  il ne cesse d’explorer la richesse. De la mélancolie de _Shadow Wal_k à la simplicité   joyeuse    de  Just Being en passant par l’expressivité rubato  de  The Hero with a Thousand  Faces,    la   puissance narrative de  Traveling Light ou la délicate poésie introspective de Still Awake, Yaron Herman opère, au  fil  de  son  album,  un  véritable voyage  intérieur,   captivant   et entraînant  pour  l’auditeur.   Un voyage  qui,  à  la manière  évoquée par  la  citation  de  T.S.  Eliot,  est  une forme  de  recommencement :  celui qui  consiste,  pour  un  artiste,  à  se révéler  toujours  un  peu  plus  à  lui-même.  Dans  l’étendue  de  leurs nuances et de leurs différences, ces « Songs  of  the  Degrees » n’ont pas fini de révéler la profondeur d’âme qui les anime.

Où écouter Yaron Herman

  • A Paris (75) mercredi 10 avril à 20h30 au Trianon

Programmation musicale

Yaron Herman « Songs of the Degrees »
Our Love (Yaron Herman)
Blue Note

« Songs of the Degrees »
« Songs of the Degrees »

Yaron Herman « Songs of the Degrees »
Kinship (Yaron Herman)
Blue Note

« Songs of the Degrees »
« Songs of the Degrees »

Chick Corea « Now He Sings, Now He Sobs »
Windows (Chick Corea)
Blue Note CJ32-5019

« Now He Sings, Now He Sobs »
« Now He Sings, Now He Sobs »

Guy Mintus « Connecting the Dots »
Koan  (Guy Mintus)
Jazz Family 3341348162492

« Connecting the Dots »
« Connecting the Dots »

Benny Goodman « The Famous 1938 Carnegie Hall Jazz Concert »
Stompin' at the Savoy (E. Sampson, B. Goodman, C. Webb)
Columbia Legacy C2K65143

« The Famous 1938 Carnegie Hall Jazz Concert »
« The Famous 1938 Carnegie Hall Jazz Concert »

Jonathan Kreisberg « Kreisberg Meets Veras »
Milagre dos peixes (Milton Nascimento)
Now For Now 0005

« Kreisberg Meets Veras »
« Kreisberg Meets Veras »

Paul Lay « Alcazar Memories »
Blue Roses (Paul Lay, Rudyard Kipling)
Laborie Jazz 40

« Alcazar Memories »
« Alcazar Memories »

Eric & Ulrika Bibb « Pray, Sing, Love »
You Were Made For Me (Eric Bibb)
Dixiefrog

« Pray, Sing, Love »
« Pray, Sing, Love »
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