Open jazz
Magazine
Mercredi 13 février 2019
54 min

Thomas Enhco, une vie de trente ans

Thomas Enhco, le tout juste trentenaire, mêle jazz et classique dans “Thirty” qui paraît chez Sony.

Thomas Enhco, une vie de trente ans
Thomas Enhco, © Frank Loriou

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" On dit que trente ans est le plus bel âge. Alors que je m'apprête à franchir ce cap symbolique, cet album est un reflet de mon expérience de la vie et du monde jusqu'ici."" Thomas Enhco

« Thirty »
« Thirty »

Jouer de la musique a toujours été pour moi un moyen de définir des sentiments que j'ai du mal à nommer. Ma mémoire est assez erratique et j'oublie presque intégralement beaucoup d'événements que je vis, de livres que je lis, de films que je vois, même de personnes, de conversations, de lieux… Ce n'est pas seulement une sélection par importance, et souvent des choses qui comptent pour moi disparaissent pourtant de mes souvenirs (ou plutôt, ne s'y accrochent pas) d'une façon mystérieuse. Autrefois cela me troublait, aujourd'hui je me suis fait une raison, mais j'ai découvert qu'en écrivant de la musique, je me créais des sortes de capsules qui contiennent un monde d'émotions et d'expériences, que je peux assez facilement relier à telle ou telle période de ma vie. C'est comme si tous les ingrédients d'un souvenir y étaient mélangés pour donner une autre forme qui a son existence propre et me rappelle, à moi, vaguement quelque chose (la sensation est analogue à celle que l'on peut avoir lorsqu'on se réveille au milieu d'un rêve, et que l'on essaie de se le rappeler, d'en tracer les contours, mais sans y parvenir, alors qu'un sentiment diffus et puissant nous habite, parfois encore plusieurs heures après).

C'est sans doute pour cela que j'ai toujours un mal fou à trouver des titres pour mes morceaux : ils n'expriment pas une chose précise mais plutôt une multitude, et bien souvent je ne compose pas sur un sujet qui m'inspire, mais je cherche a posteriori un sujet qui puisse convenir à la musique. Si je le pouvais, ils s'appelleraient tous Untitled !

Être sur scène, assis devant un piano, construire un voyage sur mesure pour tous les passagers de la salle et embarquer avec eux, est une des plus belles expériences que je connaisse. Cet album prend donc la forme d'un concert, en deux parties avec entracte : d'abord cinq pièces en solo, plutôt jazz, suivies d'un concerto pour piano et orchestre en trois mouvements, plutôt classique, et deux bis en solo pour conclure, l'un plutôt classique, l'autre plutôt jazz.

Turning thirty, évoque pour moi le mouvement, l'optimisme et l'envie de conserver son âme d'enfant en devenant adulte. Peut-être un soupçon de nostalgie aussi. Il comprend trois parties (A, B, C), avec le même rythme harmonique d'une basse tous les deux temps. En piano solo, j'aime travailler sur les couches de notes et de dynamiques, en cherchant des plans différents afin de donner du relief au jeu. Ici par exemple, la mélodie et les basses sont affirmées et vont de pair, et entre les deux, il y a une multitude de petits détails, contre-mélodies, "ghost notes", qui rendent le tout vivant et dansant. C'est valable autant dans une balade très lente que dans un tempo rapide comme celui-ci.

Looking Back est une mélodie très simple et courte, que j'ai écrite en 2010. Elle est restée enfermée dans mon cahier jusqu'au printemps dernier, où je l'ai retrouvée en feuilletant les anciennes pages. Je sais qu'à l'époque, elle allait avec un état de tristesse contenue qui me faisait mal ; aujourd'hui je lui trouve une lumière et une saveur différentes, et elle est devenue pour moi un regard nostalgique mais aussi plein de tendresse vers un passé que je chéris.

Le Concerto pour Piano et Orchestre est ma première expérience de composition symphonique. C'est une commande que j'ai eu la chance de recevoir de l'Orchestre de Pau Pays de Béarn pour une création en février 2017 (avec Pierre Dumoussaud à la direction). Je l'ai composé à plusieurs moments de l'année 2016, dans des endroits différents : à Paris, à New York, à l'île de Ré, dans la forêt de Fontainebleau, à Montréal, au Maroc, en Tunisie, en Autriche, en Allemagne, à l'île de La Réunion, au Mexique, à Budapest, dans l'avion et dans le train… Le premier mouvement évoque l'aventure et la découverte, une énergie brute et spontanée de l'enfance. Le second représente l'amour pur, les promesses et les questions de l'adolescence. Et le troisième mouvement symbolise la perte d'idéal, la destruction et la quête du passé et d'une renaissance.

Je crois que ce concerto est apparenté autant au classique qu'au jazz ; j'ai choisi une instrumentation classique, j'y ai associé des éléments de rythme propres au jazz, et laissé beaucoup de place à l'improvisation pour le piano. C'était une aventure totalement nouvelle pour moi que d'écrire pour orchestre et j'ai été fasciné et passionné à toutes les étapes. Quelle chance d'avoir pu l'enregistrer ! Toute la musique de ce disque a été composée entre mes 21 et mes 28 ans, et enregistrée à 29. [Thomas Enhco, septembre 2018]

Où écouter Thomas Enhco

  • A Paris (75) mercredi 17 avril à 20h à la Cigale

Programmation musicale

Thomas Enhco « Thirty »
Turning Thirty (Thomas Enhco)
Sony Classical

« Thirty »
« Thirty »

Thomas Enhco « Thirty »
Looking Back (Thomas Enhco)
Sony Classical

« Thirty »
« Thirty »

Thomas Enhco « Thirty »
Orfeo ed Euridic (C.W. Gluck)
Sony Classical

« Thirty »
« Thirty »

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« Paris Concert »
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« Episodes »
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