Open jazz
Magazine
Lundi 3 mai 2021
54 min

Stephanie Nilles ressuscite le souffle de Mingus

Un magnifique geste d’artiste, engagé, vibrant, d’une audace folle. En piano solo, Stephanie Nilles réactualise le souffle des grandes œuvres de Charles Mingus. “I Pledge Allegiance to the Flag - the White Flag” paraît chez Sunnyside.

Stephanie Nilles ressuscite le souffle de Mingus
Stephanie Nilles, © Leonard Lopp

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  • Stephanie Nilles à la Une

La musique de Charles Mingus a commencé à apparaître dans le répertoire de Stephanie Nilles en 2007. Le mélange particulier de complexité et de grandiloquence, d'humour et de colère du bassiste était irrésistiblement tentant.. 

« I Pledge Allegiance to the Flag - The White Flag »
« I Pledge Allegiance to the Flag - The White Flag »

Les voix des militants afro-américains continuent de trouver un écho dans les oreilles de l'avant-garde. Comme à l’époque du grand bassiste et compositeur Charles Mingus, dont la musique était empreinte d'une indignation véhémente à l'égard des droits des opprimés. Ses messages, à la fois directs et nuancés, sont des pierres de touche pour de nombreux musiciens qui choisissent d'aborder ces questions. C’est le cas aujourd’hui de l'auteur-compositeur-interprète et pianiste Stephanie Nilles, qui offre une relecture des célèbres compositions de Mingus sur son nouvel enregistrement, “I Pledge Allegiance to the Flag - the White Flag”.

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Née six ans après la mort de Charles Mingus, Stephanie Nilles vient d'un monde éloigné de celui de son inspirateur. Femme blanche qui a grandi dans la banlieue de Chicago et a étudié le piano classique et le violoncelle, c'est grâce à son jeune frère, qui étudiait la basse et participait à un orchestre de jazz d'été, qu'elle a été initiée au jazz. C'est par l'intermédiaire de son frère que ses oreilles ont entendu pour la première fois les sons de Jump Monk de Charles Mingus, déclenchant une étincelle qui la rattrapera plus tard.

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Stephanie Nilles a poursuivi ses études musicales au Cleveland Institute of Music, où l'environnement classique strict a renforcé ses compétences musicales mais ne l'a pas rapprochée du jazz. Après Cleveland, Stephanie Nilles s'installe ensuite à New York où elle passe un certain temps loin de la musique, faisant des petits boulots et travaillant comme assistante de recherche au Centre d'éthique de l'université Yeshiva. Alors que de nombreux amis musiciens commencent à se rendre à New York pour suivre des études supérieures, Stephanie Nilles se remet à la musique, commence à écrire, à improviser et à donner divers spectacles dans la ville. Le violoniste, militant et éducateur Christian Howes a été un mentor important pour Stephanie Nilles pendant sa réapparition. Il a contribué à l'aider à prendre ses distances avec son éducation classique pour se rapprocher de la liberté d'improvisation du jazz. 

Stephanie Nilles a ensuite pris la route pendant quelque temps, donnant des concerts où elle pouvait, jusqu'à ce qu'elle se retrouve à la Nouvelle-Orléans, où elle s'est impliquée dans la scène musicale locale, notamment dans un quartet avec le bassiste Jesse Morrow, un fervent adepte de Charles Mingus. Des liens particuliers avec la musique de Mingus s’imposent à elle, notamment lors du deuil d'un ami décédé d'un cancer, avec un adieu cathartique au son de Goodbye Pork Pie Hat. Stephanie Nilles rassemble bientôt un ensemble complet de pièces de Charles Mingus qu'elle pouvait jouer en solo, un exercice épuisant mais exaltant.

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En mai 2019, Stephanie Nilles a exécuté une transcription du solo du saxophoniste Charles McPherson sur OP de Charles Mingus lors d'une série de concerts en solo en Allemagne. Le producteur de Radio Bremen, Volker Steppat, a entendu cela et a été immédiatement impressionné. Steppat a demandé si Stephanie Nilles serait intéressée par l'enregistrement d'un album entier de matériel de Charles Mingus interprété en solo, ce qu'elle était ravie d'essayer. 

L'enregistrement a été réalisé en décembre 2019 au Sendesaal de Brême, en Allemagne, dans cette même salle où Charles Mingus avait donné son premier concert allemand en 1964 avec son sextet composé d'Eric Dolphy, Clifford Jordan, Johnny Coles, Jaki Byard et Dannie Richmond. La plupart des morceaux ont été enregistrés en première ou deuxième prise.

Le programme commence par une interprétation à fleur de peau de Stephanie Nilles sur Fables of Faubus, la composition incendiaire de Charles Mingus en réaction à l'ordre illégal du gouverneur Orval Faubus refusant la déségrégation des écoles publiques en Arkansas. La pianiste y injecte ses propres influences classiques et un rappel brutal de l'intention du morceau avec une citation de l'hymne national noir, Lift Every Voice and Sing

La pianiste prend ensuite le swing cosmopolite de East Coasting et y ajoute un élément naturel avec des morceaux de chants d'oiseaux dans l'arrangement de la pièce qui ressemble à une sonatine. Réalisé en une seule prise, le rythme langoureux de Oh Lord, Don't Let Them Drop That Atomic Bomb on Me est une étude de la construction de la tension par le chaos contrôlé. Le solo de McPherson sur OP est la transcription qui a lancé le projet et un morceau joyeux, mais terriblement électrisant, ce qui donne l'impression d'aller plus vite tout en ralentissant, un peu comme une étude de Liszt. 

L'impassible Goodbye Pork Pie Hat est joué comme un chant funèbre et solennel, avec des voicings ouverts, presque vides, autre triste rappel du fait que le morceau a été écrit sur un homme noir mort prématurément. L'emblématique Free Cell Block F, 'Tis Nazi USA de Charles Mingus est un morceau difficile qui demande de l'attention avec son rythme rapide et sa forte impulsion, mais c'est aussi l'une des déclarations politiques fortes du compositeur, où le sens de la pièce ne peut être discerné qu'en apprenant son titre. L'étude du blues par Stephanie Nilles, ainsi que celle des lignes de walking bass (un concept qui n'est pas développé dans une éducation musicale classique) l'a aidée à aborder le blues décalé de Devil Woman. L'impressionnisme français est présent dans l'arrangement de Peggy's Blue Skylight, le morceau étant d'autant plus chatoyant grâce à son toucher de piano limpide.

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Le morceau Pithecanthropus Erectus du bassiste pose des difficultés pour une interprétation en piano solo, car la mélodie originale est menée par les cuivres et leurs attaques collectives, mais Stephanie Nilles s'avère à la hauteur du défi, offrant une interprétation émouvante qui fait écho au sentiment d'incertitude qu'implique Charles Mingus sur l'évolution de la société. Bien que Remember Rockefeller at Attica puisse être interprété par un toucher jazz traditionnel, l'ironie du morceau n'est ressentie que lorsque sa discordance est libérée dans une rafale de grappes de notes rageuses que Stephanie Nilles s’empresse de délivrer. L'album se termine par Alabama de John Coltrane, l'ode déchirante du saxophoniste aux jeunes victimes de l'attentat à la bombe de 1963 contre l'église baptiste de 16h Street à Birmingham, en Alabama, placée ici comme un épilogue minimaliste.
(extrait du communiqué de presse en anglais - traduction E. Lacaze /A. Dutilh)

La programmation musicale :
  • 18h08
    Fables of Faubus - STEPHANIE NILLES
    Stephanie Nilles

    Fables of Faubus

    Charles Mingus. : compositeur, Stephanie Nilles (piano, voix)
    Album I Pledge Allegiance to the Flag - The White Flag Label Sunnyside (SSC 1606) Année 2021
  • 18h23
    Flying until - LAURA PRINCE
    Laura Prince

    Flying until

    Gregory Privat, Zacharie Abraham, Tilo Bertholo, Inor Sotolongo, Laura Prince : auteur, David Sonder : auteur
    Album Peace of mine Label Cqfd Année 2021
  • 18h28
    Mister "B" - DOM FRONTIERE AND HIS ELDORADO
    Dom Frontiere

    Mister ""B""

    Jean-Sébastien Bach. : compositeur, Dom Frontiere. : compositeur, Dom Frontiere (accordéon), Abe Most (clarinette), Bill Ulyate (clarinette basse), Jack Marshall (guitare), Mike Rubin (contrebasse), Nick Fatool (batterie)
    Album Don Frontiere ans his El Dorado / Fabulous Label Blue Moon (BMCD902) Année 2021
  • 18h32
    Hora decubitus - CHARLES MINGUS
    Charles Mingus

    Hora Decubitus

    Charlie Mingus. : compositeur, Charles Mingus (contrebasse), Jaki Byard (piano), Eddie Preston (trompette), Britt Woodman (trombone), Jimmy Knepper (trombone), Eric Dolphy (saxophone alto), Jerome Richardson (saxophone alto), Dick Hafer (saxophone ténor), Booker Ervin (saxophone ténor), Don Butterfield (tuba), Walter Perkins (batterie)
    Album Mingus Mingus Mingus Mingus Mingus Label Impulse Année 1995
  • 18h39
    Limehouse blues - KEVIN HAYS ,  YOTAM SILBERSTEIN
    Kevin Hays & Yotam Silberstein

    Limehouse Blues

    Douglas Furber. : compositeur, Philipe Braham. : compositeur, Kevin Hays (piano), Yotam Silberstein (guitare)
    Album Orange Hours 1 Label Lp3 45-Records Année 2021
  • 18h44
    Can you hear me now - IDA SAND
    Ida Sand

    Can You Hear Me Now

    Ida Sand. : compositeur, Ida Sand (voix, wurlitzer, piano), Jesper Nordenström (orgue, synthétiseur), Ola Gustafsson (guitare), Dan Berglund (basse), Per Lindvall (batterie, percussions), Anders Von Hofsten (choeurs)
    Album Do you hear me ? Label Act Music Année 2021
  • 18h50
    Falling grace - ARK
    Ark

    Falling Grace

    Steve Swallow. : compositeur, Joseph Bijon (guitare), Benoît Keller (contrebasse), Clément Drigon (batterie)
    Album Travelling Minds Label Autoproduction (ARK001/1) Année 2020
  • 18h55
    Lonely woman - FUTURA EXPERIENCE
    Futura Experience

    Lonely Woman

    Ornette Coleman. : compositeur, Xavier Bornens (trompette, bugle), Rasul Siddik (trompette, percussions), Christiane Bopp (trombone), Morgane Carnet (saxophone ténor), Franck Assemat (saxophone baryton), Sylvain Kassap (clarinettes), Michel Edelin (flûtes), Jean-Francois Pauvros (guitare), Sophia Domancich (piano, Fender Rhodes), Jean-Marc Foussat (synthi Aks), Dominique Lemerle (contrebasse), Christian Lété (batterie), Gérard Terronès (présence)
    Album Futura Experience Label Le Générateur (LG451) Année 2021
L'équipe de l'émission :