Open jazz
Magazine
Vendredi 30 septembre 2016
59 min

Samy Thiébault, renaissance et réminiscences

Parution de « Rebirth » de Samy Thiébault chez Gaya.

Samy Thiébault, renaissance et réminiscences
Samy Thiébault ©Laurence Laborie

Au sommaire aujourd'hui

► Samy Thiébault

à la Une
Jazz au Trésor : Shirley Horn - Live at the 4 Queens
Jazz Agenda : semaine du 26 septembre au 02 octobre 2016
Jazz Culture : Lettres à Miles
Jazz Trotter : Jon Lundbom - Jeremiah
Jazz Bonus : Pop In Jazz
TOUS LES TITRES DIFFUSES SONT EN BAS DE PAGE A LA RUBRIQUE "PROGRAMMATION MUSICALE Qu’est-ce que la musique en général, et le jazz en particulier, si ce n’est la somme de ce qui fait un individu ? Samy Thiébault en est le premier convaincu, qui, après de longues réflexions, a choisi de titrer cet album « Rebirth ». L’idée que ce disque soit une forme de seconde naissance, d’un nouvel avènement, s’est fait progressivement jour, à mesure qu’apparaissaient toutes les résonances personnelles qui sous-tendent le choix des compositions, leurs formes, leurs inspirations. Une mosaïque se dessinant, qui formait une sorte d’autoportrait à l’âge adulte, le visage d’un artiste qui a appris que la musique allait le définir lui-même autant qu’il la joue, dans un processus réflexif qui s’apparente à une redécouverte de soi.

Le jazz est un langage que les afro-américains ont offert au monde et qui permet à des hommes de culture différente d’échanger et de faire de la musique ensemble — à l’image de la présence du trompettiste israélien Avishai Cohen, invité de choix de cet album, qui a assimilé toute l’histoire de son instrument pour mieux pouvoir tisser la sienne. Chaque instrumentiste aborde ainsi l’exercice de la parole avec ce qui le constitue : ses racines, son histoire, ce « vécu » qui sert de bagage dans l’aventure musicale, imprégnant l’énoncé des soi-même qui s’y joue.

« Rebirth » n’est pas une quête existentielle ; « Rebirth » est à l’image de ce qu’est Samy Thiébault, un carrefour de rencontres, un faisceau d’influences et de générosité. La générosité de la mélodie, d’abord, envisagée par le saxophoniste comme le plus simple des véhicules pour partager la musique avec ceux qui l’écoutent. La générosité d’un musicien, ensuite, qui s’est fait la cheville ouvrière d’un label, Gaya Music, qui fédère autour de lui toute une partie de la scène du jazz hexagonal, à qui il a offert un espace d’expression et un ancrage phonographique.

«Rebirth est fait de mélodies qui me décrivent, musicalement et personnellemen t », explique le saxophoniste. Alors que son précédent album, « Feast of Friends », revenait aux origines de sa passion pour la musique en explorant le répertoire du groupe The Doors, « Rebirth » est plus clairement à l’image de son auteur, par la manière dont il puise dans son histoire personnelle les références de son répertoire. Qu’il s’agisse d’emprunts comme ce Chant du très loin, tiré des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, la toute première pièce que Samy ait jamais jouée en groupe et en public — à l’origine d’une vocation, donc — ou de Cansion, mélodie entendue dans une église chantée par un chœur d’enfant au cours d’une tournée au Venezuela dont l’empreinte est restée suffisamment forte pour que le saxophoniste veuille l’arranger pour son quartet.

Les compositions écrites pour l’occasion résonnent avec sa propre généalogie.Raqsat Fes (la danse de Fès), en référence à la ville natale de sa mère, est inspirée d’une mélodie du grand chanteur de chaâbi Maâti Benkacem (1928 - 2001). De son côté, Abidjan est inspirée de la chanson ivoirienne So Dyara, en écho à la cité qui l’a vu naître et l’a longtemps hanté avant qu’il n’y retourne enfin et n’y vive une expérience réconciliatrice. Ce n’est pas un hasard si, parmi ces thèmes, plus d’un trouve son inspiration du côté de l’enfance, comme certaine comptine malienne qui est derrière Nesfé Jahân, composé pour son propre fils, dont le titre en persan signifie « la moitié du monde », ou encore l’adaptation d’un air de Maurice Ravel, Laideronnette, impératrice des pagodes, repris de Ma Mère l’Oye, qui s’offre en deux versions et rappelle qu’une partie de l’ancrage musical de Samy Thiébault tient autant à la geste de John Coltrane qu’à la musique classique française. Au cœur de l’album figurent d’ailleurs trois parties d’une Enlightenment Suite dont chaque segment est bâti sur le développement d’une séquence mélodique empruntée à une pièce d’Erik Satie intitulée Le Fils de l’étoile.

« Le Fils de l’étoile », ce pourrait être le surnom de Samy Thiébault, tant le musicien mène depuis quelques années une carrière qui semble placée sous de bons auspices. A la tête d’un quartet de musiciens fidèles, sur qui il sait pouvoir compter — le pianiste Adrien Chicot, le contrebassiste Sylvain Romano et le batteur Philippe Soirat — le saxophoniste trame désormais la sonorité de son ténor — qui a gagné en clarté, en assurance — à celle du soprano et aux flûtes, n’hésitant pas, par endroits, à dédoubler sa voix pour aviver les couleurs de son imaginaire. Quant au trompettiste Avishai Cohen, il est, selon les dires du saxophoniste, « l’élément inspirant et perturbateur », adepte de la première prise, qui est venu apporter un caractère de surprise à cet enregistrement.
Vincent Bessières, journaliste et commissaire d’exposition

Où écouter Samy Thiébault

Sur le même thème

L'équipe de l'émission :