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Jeudi 18 juin 2015
55 min

Robert Glasper, reprises et surprise, le retour au trio

Parution de « Covered ». de Robert Glasper chez Blue Note/Universal.

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TOUS LES TITRES DIFFUSES SONT EN BAS DE PAGE A LA RUBRIQUE "PROGRAMMATION MUSICALE" Après le succès critique et commercial du diptyque R&B « Black Radio », Robert Glasper revient à ses racines jazz avec « Covered (The Robert Glasper Trio Recorded live at Capitol Studio) ». Pour ce nouveau disque, l’artiste retrouve le bassiste Vicente Archer et le batteur Damion Reid, reformant ainsi le trio de ses deux premiers albums pour Blue Note, « Canvas » (2005) et « In My Element » (2007).

Avec ce disque, enregistré devant un public d’invités triés sur le volet au légendaire Studio A de Capitol Records,Robert Glasper a souhaité revenir au jazz sans perdre en route les nombreux fans qui ont découvert sa musique en écoutant « Black Radio ». Des titres d’artistes hip-hop ou R&B comme Kendrick Lamar, Musiq Soulchild, John Legend et Bilal y côtoient des standards jazz tels que Stella By Starlight. Plus éclectique que jamais, l’artiste invite le légendaire Harry Belafonte à le rejoindre sur un titre, entre deux reprises de Radiohead ou de Joni Mitchell. Deux compositions originales figurent sur l’album, notamment une nouvelle version de I Don’t Even Care, à l’origine un bonus de« Black Radio 2 » Robert Glasper était accompagné par Macy Gray et John Gray.

« Le piano me manquait », déclare l’artiste pour expliquer ce retour à la formule du trio acoustique. Ces cinq dernières années, Robert Glasper a joué exclusivement du clavier, que ce soit dans le cadre de ses enregistrements ou lors de ses concerts avec son groupe The Robert Glasper Experiment. Ce travail, notamment sur les deux volumes de « Black Radio », lui a permis d’obtenir un succès sans précédent et de prendre place aux côtés de véritables superstars de la musique pop telles que Drake, Rihanna ou Justin Timberlake. Aussi, lorsque l’envie de revenir à la formule du trio se fit sentir, Robert Glasper prit la décision de mêler les genres, de renouer avec le jazz sans pour autant renoncer à son exploration du hip-hop et du R&B.

« En renouant avec la formule du trio, je ne voulais pas me contenter de jouer une poignée de standards ou de compositions exclusivement jazz car j’aurais alors perdu les nombreux fans de R&B qui ont commencé à m’écouter avec mes derniers albums », explique l’artiste. « Je me suis efforcé de trouver un juste milieu : revenir au trio mais avec des reprises, ce que je n’avais jamais fait jusqu’alors. Je pense qu’un tel projet pourra combler à la fois les attentes de mon public R&B et hip-hop et celles de mon public jazz. »

Le succès de « Black Radio » aurait pu lui permettre de jouer avec n’importe qui mais, pour ce projet, Robert Glasper était fermement décidé à travailler une nouvelle fois avec les membres originaux de son trio. « Je cherche toujours à obtenir un son original », indique-t-il. « Je n’ai jamais été un grand fan des supergroupes. On a un peu l’impression d’avoir affaires à une équipe de basket composée de cinq Michael Jordan – pas la formation idéale pour gagner à mon avis. Les deux gars qui jouent avec moi dans mon trio sont mes bassiste et batteur préférés. Et musicalement, c’est génial. »

Malgré ses réserves à l’égard des supergroupes, Robert Glasper s’est lui aussi produit au sein d’une formation de ce genre, « Our Point of View », véritable all-star band monté pour le 75ème anniversaire de Blue Note à l’automne 2014. Au côtés de RobertGlasper, le groupe réunissait le trompettiste Ambrose Akinmusire, le saxophoniste Marcus Strickland, le guitariste Lionel Loueke, le bassiste Derrick Hodge et le batteur Kendrick Scott. Cette expérience contribua à nourrir l’envie du pianiste de revenir au jazz acoustique. « Pour le coup, il s’agit d’un supergroupe où tout le monde s’éclate. Ce qui est génial avec cette formation c’est qu’elle réunit les musiciens les plus altruistes, les plus désintéressés que je connaisse. C’est dans ce genre de contexte qu’on produit la meilleure musique car on dispose de suffisamment d’espace pour que des choses se produisent. Ce sont tous des musiciens d’exception et ça a fait des étincelles entre nous. En plus, c’était vraiment super de revenir au piano acoustique. »

Choisir d’enregistrer « Covered » en live était pour Robert Glasper une manière de relever un nouveau défi, d’explorer un territoire inconnu. « Je n’aime pas l’idée d’enregistrer le même album deux fois », dit-il. « Quand je sors un disque, je veux qu’il soit différent du précédent, qu’il s’agisse d’une expérience nouvelle. »

Concernant le lieu, Robert Glasper jeta son dévolu sur le prestigieux Studio A de Capitol Records à Hollywood où furent enregistrés des albums mythiques d’artistes comme Frank Sinatra, Nancy Wilson, les Beach Boys ou les Beastie Boys. C’est également dans ce studio que se trouve le Steinway « B » de Nat King Cole et c'est aussi là que Cannonball Adderley a enregistré son album live « Mercy, Mercy, Mercy ! », un facteur déterminant dans le choix de Robert Glasper. « Il y a une vraie magie dans ce studio », explique ce dernier. « On peut passer des heures à dresser la liste des musiciens extraordinaires qui ont enregistré là. Et sa qualité acoustique est de notoriété publique. »

Choisir d’enregistrer dans un studio et non dans un club a permis à Robert Glasper d’obtenir une meilleure qualité sonore et une atmosphère plus intime, comme si son trio jouait pour un petit groupe d’amis et de fans. Cette ambiance si spéciale transparait tout autant dans l’humour avec lequel l’artiste présente les titres que dans le morceau In Case You Forgot, seconde composition originale de l’album, où les prouesses techniques des trois musiciens sont entrecoupées de clins d’œil inattendus, notamment au Time After Time de Cyndi Lauper ou à I Can’t Make You Love Me de Bonnie Raitt.

Dans une tonalité radicalement différente, les deux morceaux qui referment l’album évoquent de manière frontale les problèmes politiques et sociaux auxquels l’Amérique contemporaine doit faire face. Got Over met en musique un texte autobiographique d’Harry Belafonte que Robert Glasper a rencontré en travaillant pour son association, Sankofa, qui mobilise des artistes afin de promouvoir la justice sociale. « Je lui ai demandé de parler de sa vie et de la manière dont il s’y était pris pour surmonter les difficultés, explique le pianiste, et le résultat est époustouflant. Beaucoup de gens se regardent dans le miroir en se disant que, venant de nulle part, ils n’arriveront jamais à rien. En tant qu’afro-américains, bien des problèmes viennent de ce manque d’amour propre et de cette conviction qu’il est impossible de surmonter sa situation ».

Devenu une star du hip-hop après avoir grandi à Compton en Californie, Kendrick Lamar compte lui-aussi parmi ces artistes dont le parcours invalide une telle idée. Jouant sur plusieurs titres de son dernier disque, « To Pimp A Butterfly »,Robert Glasper a choisi de clore « Covered » par une interprétation poignante de I’m Dying of Thirst, morceau tiré du précédent album de Kendrick Lamar. Sur cette version, Riley, son fils âgé de six ans, et ses amis récitent les noms des victimes afro-américaines de bavures policières, comme Trayvon Martin ou Michael Brown. « Je me suis dit qu’il fallait que je rende compte de la situation avec ma musique », explique l’artiste. « J’ai un regard totalement différent sur les choses depuis que j’ai un enfant. Plus tard, ces gamins pourraient très bien faire partie de ces personnes abattues par la police. Le monde meurt de soif (dying of thirst), d’une soif de changement, d’une soif d’amour. Et tant que cette soif n’aura pas été étanchée, ça ne s’arrêtera pas ».

En-dehors de « Covered », Robert Glasper s’est investi dans une multitude de projets musicaux. Il vient ainsi de finir de composer et d’enregistrer la bande originale de « Miles Ahead », un film sur Miles Davis réalisé par l’acteur Don Cheadle. Dans le cadre d’un autre projet sur Miles Davis, il s’est également vu offrir l’opportunité unique d’accéder aux archives de Columbia Records pour produire un album de remix basé sur les enregistrements originaux, les répétitions et les prises alternatives du trompettiste. Il a également produit un album hommage à Nina Simone qui accompagnera la sortie prochaine d’un documentaire sur la chanteuse. Robert Glasper a d’autre part été nommé représentant officiel de la marque Steinway, rejoignant ce faisant le groupe très fermé des pianistes de renommées mondiales choisis par la marque pour jouer exclusivement sur ses pianos.

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