Open jazz
Magazine
Jeudi 11 juin 2020
54 min

Norah Jones dans l'intimité du jazz

Dans “Pick Me Up Off The Floor” de Norah Jones qui paraît chez Blue Note, règne une atmosphère profonde et feutrée qui se penche vers l'obscurité avant de trouver, enfin, la lumière.

 Norah Jones dans l'intimité du jazz
Norah Jones, © Clay Patrick McBride

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Ayant vécu dans ce pays — dans ce monde — ces dernières années, je pense qu'il y a un sentiment sous-jacent de “Relève-moi. Réveillons-nous de ce gâchis, et essayons de trouver une solution," dit Norah Jones. "Si cet album possède une noirceur, il ne s'agit pas d'un effondrement imminent, ce n'est pas son intention. Il s’agit plutôt de nous connecter en tant qu’êtres humains. Quelques chansons très personnelles touchent ainsi à des questions plus larges auxquelles nous sommes tous confrontés. Et certaines chansons qui traitent d'enjeux plus vastes, peuvent se ressentir comme personnelles."

« Pick Me Up Of The Floor »
« Pick Me Up Of The Floor »

Norah Jones n'avait pas l'intention de faire d'autres albums. A la fin de sa tournée à l'époque de “Day Breaks” (2016) date de son retour au piano jazz qu'elle affectionne — elle tourne le dos au cycle imposé des enregistrements d'albums. Elle s'aventure dans un territoire peu familier où il n'y a pas de frontières et entame une série de séances courtes avec des musiciens constamment renouvelés. Le résultat est une série de singles avec Mavis Staples, Rodrigo Amarante, Thomas Bartlett, Tarriona Tank Ball et bien d'autres. À partir de là, il se produit une chose étonnante. Lentement mais sûrement, certaines chansons provenant de ces séances — des morceaux que Norah Jones n'avait pas sortis ­— se figent et deviennent exactement ce qu'elle avait voulu éviter : un album ! Tant mieux pour nous. Parce que “Pick Me Up Off The Floor” n'est pas un collage décousu. Ses chansons tiennent ensemble à merveille, reliées par le groove de ses trios avec piano, des textes qui confrontent perte et disparition, et qui annoncent l'espoir.

"Dans chaque séance que j'ai faite, il y a eu des chansons que je n'ai pas sorties, et elles s'empilent, on va dire, depuis deux ans maintenant," dit Norah Jones. "Je m'en suis amourachée, vraiment : j'ai des mixages “à plat” stockés dans mon téléphone et je les écoute quand je promène le chien… Ces morceaux étaient dans un coin de ma tête, et j'ai compris qu'il y avait ce même fil surréel qui les traverse. On dirait un rêve fébrile qui se déroule quelque part entre Dieu, le Diable, le cœur, ce pays, la planète, et moi."

Il est vrai que, tout comme les couleurs sonores sont ici rendues floues - blues, soul, Americana et jazz -, cette collection de chansons laisse la séparation trouble entre ce qui est personnel ou politique, entre une douleur intime et un traumatisme sociétal. Comme un flux permanent dans une même chair. Même le titre de l'album semble bouger. “Pick Me Up Off The Floor”. Les mots jouent tantôt comme un plaidoyer pour qu'on intervienne de l'extérieur. Écoutez par exemple le premier titre, How I Weep, sans excès mais envoûtant, où Jones déplore une perte immense sur des cordes qui chantonnent et dles claviers songeurs. À d'autres moments, cette phrase-titre ressemble à un remontant, à une déclaration d'intention du type "prends-toi-en-main", comme sur I'm Alive, titre "roots" et "made in Chicago", avec Jeff Tweedy (Wilco) et son fils Spencer à la batterie, dans lequel Norah Jones perce les brumes des actualités d'aujourd'hui avec le côté positif de son propre bonheur : "Elle est écrasée par ses pensées nocturnes d'hommes / Qui lui volent ses droits et gagnent d'habitude / Mais elle vit, oh, elle est vivante."

Ce titre s'adapte parfaitement aussi à la manière dont on a réuni ces chansons. Si la série "singles" de Jones continue - plusieurs ont été collectés pour son mini-album “Begin Again” en 2019 - “Pick Me Up Off the Floor” transforme en magie des musiques qui auraient pu être délaissées. Voulant passer plus de temps avec sa famille, mais sans oublier le frisson qu'elle ressent lors de la création spontanée ­- par exemple, “Little Broken Hearts”, avec Danger Mouse en 2012 - Norah Jones se lance dans sa nouvelle approche au début 2018 : une séance par mois avec un chanteur, musicien, groupe ou ingénieur différent. Au lieu de reprendre son processus habituel, méthodique, elle prépare très peu et ne prévoit rien. Si la collaboration porte ses fruits, c'est super. Sinon, pas grave. L'ossature de l’album se construit dès la deuxième séance, particulièrement féconde, avec son batteur Brian Blade et le bassiste Christopher Thomas. Ils enregistrent sept chansons en trois jours.

Trois de celles-là se retrouvent ici : Hurts To Be Alone, morceau soul-jazz sinueux où Norah joue du piano acoustique, électrique (Wurlitzer), ou de l'orgue Hammond B-3 ;  la valse triste qu'est Heartbroken ; Day After, qui s'élève crescendo vers une conclusion cinématographique ; et le chant funèbre inquiétant Were You Watching, dont les versets mystérieux sont signés Norah Jones avec son amie, la poète Emily Fiskio. Cette dernière collaboration façonnera également ce qui deviendra “Pick Me Up Off The Floor”. Inspirée par le travail de Fiskio - en plus des auteurs Dr. Seuss et Shel Silverstein qu'elle lit pour ses enfants -, Norah Jones écrit pour la première fois ses propres poèmes séparément de la musique et elle puise dedans lors des séances. Brian Blade est omniprésent, avec deux bassistes : John Patitucci, sur l'orageux Flame Twin, et Jesse Murphy (Brazilian Girls) pour Say No More et This Life, distingué par le chant particulièrement ensorcelant de Jones.

"J'ignore si j'étais juste dans une période faste ou si c'est le processus qui a tout déclenché, mais ces derniers temps je me sens plus créative que jamais " dit Norah Jones, qui apporte la touche finale à “Pick Me Up Off The Floor” au début de 2020. Des cordes par-ci, des harmonies par-là… En repensant entièrement sa façon de faire de la musique, Norah Jones découvre une nouvelle source d'inspiration, avec pour résultat un album d'une grande profondeur, d'une beauté immense, qu'elle n’envisageait pas de fabriquer.

L'imprévisibilité caractérise la carrière de Norah Jones depuis ses débuts. Il y a eu, bien sûr, son disque initial, “Come Away With Me” (2002), qui est resté 164 semaines dans les charts, a rafflé les Grammy Awards et déclenché l’amour pour une musique pop acoustique imprégnée par le jazz. Nombreux sont les artistes qui se contenteraient de recycler cette recette pour avoir du succès, mais Norah ne s'est jamais installée dans un style, ni dans un son. Elle a mis en route d'autres projets : le groupe indie El Madmo ; l'ensemble country/alternatif Puss n Boots (qui vient de nous donner son deuxième LP, “Sister”) ; ou encore “Foreverly” (2013), des reprises de titres des Everly Brothers avec Billie Joe Armstrong. Norah a collaboré à des chansons de Herbie Hancock, Foo Fighters, OutKast, Willie Nelson, Sharon Van Etten, et bien d'autres encore. Et chacun de ses albums a brisé le moule qu'elle avait créé avec le précédent. 

Malgré la manière dont “Pick Me Up Off The Floor” avait commencé, ces 11 titres représentent également un voyage. Si un certain effroi existentiel remonte du mix, l'espoir arrive avec To Live, un spiritual qui se balance et que Jones avait écrit en pensant à Mavis Staples: "Si l'amour est la réponse, face à mon visage / Je vivrai ce moment et trouverai ma vraie place." Les nuages s'éloignent davantage encore dans les deux chansons qui terminent l'album. Entre la batterie qui dandine et la guitare pedal-steel que l'on entend sur Stumble On My Way, notre hôte porte quelques cicatrices mais elle est de nouveau debout. Et avec Heaven Above, un tandem succulent et rêveur avec Tweedy, Norah Jones semble enfin atteindre un lieu de paix, l'acceptation de ce que l'on ne peut pas changer, et la reconnaissance du bien que l'on obtient.
(extrait du communiqué de presse)

Programmation musicale

18h07 - Norah Jones « Pick Me Up Of The Floor »
Hurts To Be Alone (Norah Jones)
Norah Jones (voix, piano, Wurlitzer, orgue Hammond B3), Pete Remm (orgue Hammond B3), Christopher Thomas (contrebasse), Brian Blade (batterie), Mauro Refosco (shaker), Ruby Amanfu (choeurs), Sam Ashworth (choeurs)
Blue Note

« Pick Me Up Of The Floor »
« Pick Me Up Of The Floor »

18h10 - Norah Jones « Pick Me Up Of The Floor »
Heartbroken, Day After (Norah Jones)
Norah Jones (voix, piano), Dan Iead (pedal steel guitare), Christopher Thomas (contrebasse), Brian Blade (batterie), Ruby Amanfu (choeurs), Sam Ashworth (choeurs)
Blue Note

Norah Jones « Pick Me Up Of The Floor »
Norah Jones « Pick Me Up Of The Floor »

18h15 - Norah Jones « Pick Me Up Of The Floor »
Say No More (Norah Jones, Sarah Oda)
Norah Jones (voix, piano), Dave Guy (trompette), Leon Michels (saxophone ténor), Jesse Murphy (contrebasse), Brian Blade (batterie)
Blue Note

« Pick Me Up Of The Floor »
« Pick Me Up Of The Floor »

18h20 - Norah Jones « Pick Me Up Of The Floor »
This Life (Norah Jones)
Norah Jones (voix, piano, batterie), Jesse Murphy (contrebasse), Brian Blade (batterie)
Blue Note

« Pick Me Up Of The Floor »
« Pick Me Up Of The Floor »

18h23 - Joni Mitchell « Blue »
Blue (Joni Mitchell)
Joni Mitchell (voix, piano)
Reprise 7599-27199-2 

« Blue »
« Blue »

18h27 - Specs Powell  « Movin' In »
Dispossessed (Powell, Glover)
Ray Copeland (trompette, arrangements), Leon Merian (trompette), Jimmie Dahl, Jimmy Cleveland (trombone), George Dorsey (saxophone alto, flûte), Sahib Shihab (saxophone alto, saxophone baryton), Aaron Sachs (saxophone ténor, clarinette), Pritchard Cheeseman (saxophone baryton), Nat Pierce (piano), Clyde Lombardi (contrebasse)
Specs Powell (batterie)
Roulette 29218 

 « Movin' In »
« Movin' In »

18h33 - Anne Paceo  « Fables of Shwedagon »
Myanmar Folk Song (Anne Paceo)
Anne Paceo (batterie), Leonardo Montana (piano), Htun Oo (flûte, hne), Hein Tint (pat waing), Kyaw Soe (maung zaing), Kyie Myint (chauk lone pat), Ye Min Thu (si wa), Christophe Panzani (saxophone soprano), Pierre Perchaud (guitare), Joan Eche-Puig (contrebasse)
Laborie Jazz 50 

« Fables of Shwedagon »
« Fables of Shwedagon »

18h37 - Myriam Alter, Nicolas Thys  « It Takes Two »
True Love (Myriam Alter)
Myriam Alter (piano), Nicolas Thys (contrebasse)
Enja 9680-2

« It Takes Two »
« It Takes Two »

18h39 - Myriam Alter, Nicolas Thys  « It Takes Two »
Missing You (Myriam Alter)
Myriam Alter (piano), Nicolas Thys (contrebasse)
Enja 9680-2

« It Takes Two »
« It Takes Two »

18h41 - Myriam Alter, Nicolas Thys  « It Takes Two »
Life is Cool (Myriam Alter)
Myriam Alter (piano), Nicolas Thys (contrebasse)
Enja  9680-2

 « It Takes Two »
« It Takes Two »

18h43 - Myriam Alter, Nicolas Thys  « It Takes Two »
Dancing (Myriam Alter)
Myriam Alter (piano), Nicolas Thys (contrebasse)
Enja 9680-2

« It Takes Two »
« It Takes Two »

18h45 - Myriam Alter, Nicolas Thys  « It Takes Two »
Smiling (Myriam Alter)
Myriam Alter (piano), Nicolas Thys (contrebasse)
Enja 9680-2 

« It Takes Two »
« It Takes Two »

18h47 - Quentin Dujardin, Didier Laloy « Water & Fire »
Water & Fire (Quentin Dujardin, Didier Laloy)
Quentin Dujardin (guitare), Didier Laloy (accordéon diatonique), Adrien Tyberghein (contrebasse)
Agua Music 19-001

« Water & Fire »
« Water & Fire »

18h52 - GoGo Penguin « Go Go Penguin »
Open (GoGo Penguin)
Chris Illingworth (piano), Nick Blacka (basse), Rob Turner (batterie)
Blue Note 

« Go Go Penguin »
« Go Go Penguin »

18h56 - Erroll Garner « Gemini »
Misty (Erroll Garner)
Erroll Garner (piano), Ernest McCarty Jr. (contrebasse), Jimmie Smith (batterie)
Mack Avenue 1166

« Gemini »
« Gemini »
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