Open jazz
Magazine
Mercredi 3 novembre 2021
54 min

Natalia M. King, un retour engagé

“Woman Mind of My Own”, septième album de Natalia M King, l’inscrit au tableau d’honneur des grandes chanteuses et musiciennes de deep blues, soul et folk. Un grand moment du genre « americana ». Parution chez Dixiefrog.

Natalia M. King, un retour engagé
Natalia M. King, © Philip Ducap

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Ni remake du film avec Bette Davis, ni documentaire sur la tragique destinée d’une chanteuse américaine exilée en France, cette histoire mériterait pourtant de s’intituler « Qu’est il arrivé à Natalia M King ? ».

"Woman mind of my own"
"Woman mind of my own"

L’histoire d’une musicienne aventurière à l’empreinte puissante, à la voix captivante qui sur Woman Mind Of My Own”, son septième album, pénètre pour la première fois sur un territoire ancien, une terre quasi sacrée, celle du blues, du rhythm’n’ blues, de la musique américaine « enracinée ». Avec au bout, cette merveilleuse sensation de redécouvrir au gré de ces neuf chansons, composées par elle ou empruntées à d’autres, la magie d’un style qu’elle soustrait à l’usure du temps.

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Avec la juste patine sonore, ni clinquante ni vieillotte, posée sur l’ensemble par le guitariste et producteur Fabien Squillante, “Woman Mind of My Own” ne relève pas de l’exercice de style ni de la rétromania. C’est au contraire une œuvre de notre temps, un disque holistique qui ne s’arrête pas à célébrer l’Amour avec un grand A comme sur Sunset To Sunrise ou Play On,  mais l’inspire à la manière d’un philtre ; il ne se résume pas à l’autoportrait d’une artiste ô combien intense, qui s’est toujours présentée sans fard ni artifice comme le rappelle la chanson titre, mais témoigne d’une condition plus vaste que sa personne, et du courage qu’il faut pour l’assumer. Ainsi d’Aka Chosen fait elle le lieu d’un vibrant « coming out » et le tertre où lancer un hymne d’une portée universelle.

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Au début des années 2000, petite sauvageonne dénichée dans un couloir du métro parisien où elle s’efforçait de glaner quelques sous à l’aide de sa voix et de sa guitare, Natalia M King semblait farouchement déterminée à inventer un style qui n’appartienne qu’à elle, voire antagonique de tous les autres. Au point de dégoupiller coup sur coup deux grenades, “Milagro” et le bien nommé “Furry & Sound”. Deux éruptions, deux électrochocs, deux façons douloureuses, pour ne pas dire torturées, d’accoucher d'elle-même. Refusant toutes attaches, évitant le moindre enracinement, le moindre soupçon d’allégeance à une quelconque tradition, elle y développait un free-style rock aux guitares comme hérissées de fil barbelé, à mi chemin entre le lyrisme d’un Jeff Buckley et la radicalité formelle d’un Ornette Coleman. Or dix ans plus tard, surprise, on la retrouve sur les traces de Billie Holiday, de Nina Simone  (les albums “SoulBlazz” et “Bluezzin T’il Dawn” en 2014 et 2016).  Aujourd’hui, c’est sur celles d’Etta James, de Robert Johnson qu’elle s’épanouit avec “Woman Mind of My Own”. Alors oui : qu’est-il arrivé à Natalia M King ?

« A un moment donné, jouer une musique qu’on pourrait qualifier d’« alternative » m’a fatigué. C’était devenu d’autant moins excitant qu’entre temps beaucoup s’étaient engouffrés dans la brèche si bien que l’alternatif n’était plus vraiment alternatif. Ça avait pris un furieux coup de vieux. J’étais venu à ce métier avec la volonté de n’appartenir à aucune tradition, de refuser toutes formes de filiation. Et franchement jamais je n’aurais imaginé à l’époque interpréter du jazz ou du blues. Or je me suis séduite moi-même à chanter ça. Je ne me suis jamais produite dans un club, n’ai jamais fréquenté le moindre juke joint dans le sud. Je ne dispose d’aucun background pour ces esthétiques là. Mais après “Soul Braz” et “Bluezzin’ Till Dawn”, l’évolution naturelle était d’aller plus loin, de creuser plus profondément pour atteindre les racines de l’arbre : le blues».

Natalia Maria King est née à la fin des années 60 à Brooklyn, quartier new yorkais qui n’appartient pas à la géographie du blues. Elle a grandi au sein d’une famille mono parentale. D’origine dominicaine, sa mère l’a élevé avec son frère au prix de nombreux sacrifices. Après des études de sociologie et d’histoire, elle lâche les amarres pour traverser les Etats Unis façon beatnick, en stop, en bus Greyhounds avec pour seul viatique un carnet de notes et un courage à toutes épreuves. Laver la vaisselle, livrer des pizzas ou faire des vidanges de moteurs dans un garage, Natalia a exercé divers métiers. Jusqu’à s’embarquer à bord d’un chalutier où elle vide et écaille du poisson péché au large de l’Alaska. De ces expériences elle va puiser force et endurance, enrichir son point de vue sur la nature humaine pour aujourd’hui en nourrir son art. Pourtant rien, de son enfance, de sa vie vagabonde ou de son exil à Paris, où encouragée par les écrits de James Baldwin elle débarque en 1998 une guitare Ovation pour seul bagage, ne la destinait à chanter le blues. « Cela ne m’a pas transmis le blues mais ça m’a rendu curieuse. Curiosité qui à un moment m’a conduit jusqu’à Skip James, John Lee Hooker et Robert Johnson » Le déclic se produit dans un cinéma de Nîmes où l’on projette le film de Wim Wenders Soul of A Man. « Ça m'a foutu un sacré coup de pied au cul. Je pleurais en découvrant l’existence de Skip James. Ce film a été pour moi une initiation. »  Elle qui avait débuté sa carrière avec pour objectif de déconstruire la musique, se retrouve à se reconstruire sur les fondations établies par les figures tutélaires. 

« Il y a eu la révélation, puis l’acclimatation, le cheminement vers l’appropriation qui passait par le ressenti. Je ne voulais pas faire de l’imitation. Je voulais vivre cette musique dans mon corps. Au fond, ce n’est pas à toi de saisir le blues, c’est au blues qu’il appartient de te saisir ou pas. » De l’étincelle produite par cette révélation, des ébauches de chansons provoquées par elle, Fabien Squillante, fort d’une expérience tout terrain doublée d’une connaissance approfondie des musiques américaines, va concevoir un habillage approprié, dresser un casting haut de gamme (Ismail Benhabylès au piano, Rémi Vignolo à la batterie, Vincent Peirani à l’accordéon, Raphaël Ducasse à la basse, Yves Jaget au mix…) et sceller un esprit au sein duquel Natalia va s’épanouir totalement. « Nous nous sommes retrouvés sur la même longueur d’onde. Quand les choses se font sans effort, ça signifie que c’est bien. Mes précédents albums en demandaient plus. J’avais dû lutter pour les réaliser. »

L’album “ Woman Mind of my Own” :

Placé sous de si favorables augures, “Woman Mind of My Own” accompagne les différentes mues d’une âme bien trempée, révèle toutes les variations d’un caractère soutenu par un talent sans pareil. Si ces 9 chansons nous rappellent forcément quelque chose, elles nous instruisent aussi sur un cœur affamé et jamais rassasié.

Ballade soul typique de l’ère Stax-Muscle Schoals avec section de cuivres idoine, Forget Yourself rapproche ainsi Natalia M King du trône où les reines absolues de la maladie d’amour que sont Candi Staton et Etta James dictent leurs lois, rendent leur justice.

Tandis qu’elle semble avoir croisé le fantôme de Robert Johnson au fameux carrefour de Clarksdale sur “Woman Mind of My Own”, elle envoie sur Play On, dans une veine semblable de deep blues du Delta avec guitare resonator ad hoc, un message digne du grand Shakespeare disant : « si la musique est l’aliment de l’amour, alors jouez là… ».

Et puisque le cœur est un chasseur solitaire, le sien rôde, braconne dans toutes les futaies, de la passion torride de Sunrise to Sunset, où elle tient la dragée haute aux deux miss Jones de la chanson (Rickie Lee et Nora), à la mélancolie lascive d’une Karen Dalton sur So Far Away.

Preuve que Natalia M King ne fait jamais du « à la manière de », quand elle s’empare du One More Try de George Michael c’est pour offrir l’un des moments les plus poignants et les plus personnels du disque. Idem pour les deux autres reprises, le (Lover) You Don’t Treat Me No Good du groupe Sonia Dada où elle « s’écharpe » avec le bluesman néo-zélandais Grant Haua et le Pink Houses de John Cougar Mellencamp en duo avec Elliott Murphy, autre américain exilé en France. Si “Woman Mind of My Own” est une célébration de cette americana indissociable de son ADN, c’est aussi un baptême avec en point d’orgue Aka Chosen, gospel LGBT où Natalia M King s’empare de la couronne de l’élue « qui doit contribuer à ouvrir l’esprit de ceux qui pensent que la couleur de peau ou l’orientation sexuelle reste un critère, une valeur … Dire que je suis une élue c’est prendre le contre pied de ceux qui prétendent au contraire que je suis maudite et damnée parce que homosexuelle. ” The soul of a woman…
(extrait du communiqué de presse)

La programmation musicale :
  • 18h08
    Woman mind of my own - NATALIA M KING
    Natalia M. King

    Woman Mind of my Own

    Natalia M. King/ Fabien Squillante. : compositeur, Natalia M. King (voix), Fabien Squillante (slide guitar)
    Album Woman mind of my own Label Dixiefrog Année 2021
  • 18h13
    Aka chosen - NATALIA M KING
    Natalia M King

    Aka chosen

    Album Woman mind of my own Label Dixiefrog Année 2021
  • 18h16
    Forget yourself (feat.Elliot Murphy) - NATALIA M KING
    Natalia M King

    Forget yourself

    Album Woman mind of my own Label Dixiefrog Année 2021
  • 18h22
    Sunrise to sunset - NATALIA M KING
    Natalia M. King

    Sunrise to Sunset

    Natalia M. King. : compositeur, Natalia M. King (voix, guitare rythmique), Fabien Squillante (guitare solo), Raphaël Ducasse (contrebasse), Rémi Vignolo (batterie)
    Album Woman mind of my own Label Dixiefrog Année 2021
  • 18h27
    Always seem to get things wrong - GABI HARTMANN
    Gabi Hartmann

    Always Seem to Get Things Wrong

    Jesse Harris. : compositeur, Gabi Hartmann (voix), Frank Locrasto (orgue), Jess Harris (guitare), Dadi Carvalho (basse), Marcelo Costa (percussions)
    Album Always Seem to Get Things Wrong Label Komos (KOS014) Année 2021
  • 18h34
    Always - MOUSTACHE
    Moustache

    Always

    Irving Berlin. : compositeur, Moustache (batterie), Guy Longnon (trompette), Benny Vasseur (trombone), Hubert Fol (saxophone alto), Raymond Fol (piano), Géo Daly (vibraphone), Roland Blanchini (contrebasse)
    Album Jazz & Rock'n'Roll Label Frémeaux & Associés (FA5804) Année 2021
  • 18h40
    Think one think ans sing - REMI PANOSSIAN
    Rémi Panossian, RP3

    Think One Thing and Sing

    Rémi Panossian. : compositeur, Maxime Delporte. : compositeur, Frédéric Petitprez. : compositeur, Rémi Panossian (piano), Maxime Delporte (contrebasse), Frédéric Petitprez (batterie)
    Album In Odd We Trust Label Add Fiction (AF2602) Année 2020
  • 18h43
    Apres la neige - AIRELLE BESSON
    Airelle Besson

    Après le neige

    Airelle Besson. : compositeur, Airelle Besson (trompette), Isabel Sörling (voix), Benjamin Moussay (piano), Fabrice Moreau (batterie)
    Album Try ! Label Papillon Jaune Année 2021
  • 18h46
    Free hoops (for Mark Feldman) - SYLVIE COURVOISIER
    Sylvie Courvoisier

    Free Hoops (for Mark Feldman)

    Sylvie Courvoisier. : compositeur, Sylvie Courvoisier (piano), Drew Gress (contrebasse), Kenny Wollesen (batterie)
    Album Free Hoops Label Intakt (INTAKTCD351) Année 2020
  • 18h49
    Drown in my own tears - JOE BARR , BREEZY RODIO
    Joe Barr & Breezy Rodio

    Drown in my Own Tears

    Ray Charles. : compositeur, Joe Barr (voix, piano), Breezy Rodio (guitare), Chris Foreman (orgue), Johnny Reed (contrebasse), Lewis Powell (batterie), Ian Letts (saxophones), Ian McGarrie (saxophones), Constantine Alexander (trompette)
    Album Soul for the Heart Label Dixiefrog (DFGCD8827) Année 2021
  • 18h55
    When they put me in my grave (feat. Archie Lee Hooker) - PHILLIP-MICHAEL SCALES
    Phillip-Michael Scales

    When They Put Me in My Grave

    Phillip-Michael Scales. : compositeur, Phillip-Michael Scales (guitare), Archie Lee Hooker (voix), Devon Geyer (guitare), Chris Gills (orgue)
    Album Sinner - Songwriter Label Dixiefrog (DFG8824D) Année 2021
L'équipe de l'émission :