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Vendredi 6 septembre 2019
54 min

Miles Davis, la révélation d'un plan B à Tutu

L’attente est enfin terminée. Pendant des années, une série d’enregistrements a intrigué les fans de Miles Davis. Parfois surnommées “the Rubberband Sessions” ou “the lost Miles Davis album”. Sortie aujourd’hui chez Rhino/Warner.

Miles Davis, la révélation d'un plan B à Tutu
Miles Davis, © Richard Rothman

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Ces séances avaient eu lieu entre octobre 1985 et janvier 1986, au lendemain du départ de Miles de son label historique Columbia pour rejoindre Warner Bros. Pour plusieurs raisons, la plupart de ces titres étaient restés inédits - jusqu’à aujourd’hui...

Rubberband
Rubberband

Les titres créés lors de ces séances soulignent un des principaux traits de caractère de Miles, un homme qui refusait la notion d’immobilité. Miles était constamment en quête de nouveaux sons, de nouvelles musiques et de nouveaux moyens de s’exprimer. Il ne se reposait jamais sur ses lauriers, même s’il avait enregistré l’album le plus vendu de l’histoire du jazz (“Kind Of Blue”), crée une série de chefs-d’œuvre orchestraux avec l’arrangeur Gil Evans (dont “Sketches Of Spain”, en 1960), dirigé une des plus importantes formations du genre (le quintette incluant Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams au milieu des années 1960) et initié la fusion du jazz et du rock avec des albums comme “Jack Johnson” et “Bitches Brew”.

Le regretté claviériste/producteur George Duke - ami et partenaire musical de Miles - remarquait : “Miles n’avait jamais cessé de regarder en avant, et il jouait encore une musique à la fois exigeante et intéressante. On ne peut pas en dire autant de la majorité des musiciens de jazz, qui s’engouffrent dans un créneau et y restent toute leur vie.”

Ceci étant dit, il est aisé de comprendre pourquoi Miles avait une multitude de collaborateurs potentiels en tête en arrivant chez Warner Bros. Tommy LiPuma, producteur aux nombreux Grammy Awards, avait travaillé avec George Benson, Al Jarreau et Barbra Streisand. Il était alors à la tête de Warner Jazz et était heureux de découvrir que Miles avait envie d’explorer une multitude de possibilités. 

Miles avait contacté un grand nombre de collaborateurs potentiels, dont George Duke, le bassiste/producteur Bill Laswell, l’arrangeur/compositeur Paul Buckmaster (qui avait travaillé avec Miles en 1972 sur “On The Corner”) et le claviériste de Toto, Steve Porcaro (coauteur de Human Nature de Michael Jackson). Prince avait soumis une chanson à Miles. Miles avait également demandé au chanteur/guitariste/producteur Randy Hall de produire ce nouvel album.

Miles et Randy Hall se connaissaient. Né à Chicago, Randy Hall était un ami d’enfance du neveu de Miles, le batteur Vince Wilburn, Jr. En 1980, Randy, Wilburn Jr. et deux amis musiciens - le claviériste Robert Irving III et le bassiste Felton Crews - avaient enregistré deux titres de “The Man With The Horn”, l’album du come-back de Miles en 1981. Le morceau-titre était une ballade incluant Randy Hall au chant.

Hall était en train d’enregistrer aux Ameraycan Studios de North Hollywood un nouvel album solo intitulé “Love You Like A Stranger” lorsque Miles l’a appelé. Le musicien/producteur Attala Zane Giles, qui avait travaillé avec Patti Austin, Larry Graham et Janet Jackson, était le collaborateur de Hall. Il se vit proposer le rôle de co-producteur de l’album de Miles.

Miles voulait expérimenter,” explique Giles. “Il voulait mélanger ce qu’il faisait avec notre musique de jeunes musiciens, délibérément commerciale et funky.” Miles recherchait le son de la rue et il voulait aborder un grand nombre de styles, dont le jazz, le funk, le rock, le calypso, la musique latine et la soul. Il avait aussi envie de travailler avec des chanteurs et des titres avaient été composés avec Al Jarreau et Chaka Khan en tête.

Les séances ont démarré en octobre 1985 aux Ameraycan Studios en présence de Randy Hall (guitare et programmations), Attala Zane Giles (guitare, basse, programmations des batteries et claviers), Adam Holzman, Wayne Linsey et Neil Larsen (claviers), Glenn Burris et Michael Paulo (saxophones), Wilburn, Jr. (batterie) et Steve Reid (percussions). L’ingénieur du son était Reggie Dozier, le frère de Lamont Dozier, membre du légendaire trio de songwriters Holland-Dozier-Holland.

La musique - et le fait de travailler avec des jeunes musiciens - avait galvanisé Miles. “Miles ne nous a fait aucune remarque négative,” se souvient Hall. “Il était décontracté. Il nous amenait des bonbons et il s’asseyait pour dessiner tout en lançant des blagues. On s’amusait à boxer dans le hall, car Miles adorait la boxe.” Giles ajoute : “Tous les jours, on se demandait combien coûtaient ses tenues ! Il nous invitait chez lui, il nous faisait la cuisine. Il nous aimait vraiment bien. C’était merveilleux.” Miles (surnommé “chief” par les membres) adorait surtout leur musique. ““Chief“ était fier de ce travail,” souligne Wilburn, Jr.

Néanmoins, LiPuma sentait que “Rubberband” n’était pas la bonne direction pour Miles. C’est pour cela que Miles est parti travailler avec le bassiste/producteur Marcus Miller sur le révolutionnaire “Tutu”. Résultat, les bandes de Rubberband sont restées sur l’étagère, contrairement à une partie de son contenu. Miles a joué de nombreux titres de “Rubberband” sur scène, dont Rubberband, I Love What We Make Together (a.k.a. Al Jarreau), Carnival Time, et The Wrinkle (a.k.a. Wrinkle). Certaines parties de trompette ont aussi été utilisées dans l’album posthume “Doo-Bop”.

Il y a environ quatre ans, le Miles Davis Estate (qui comprend sa fille Cheryl, son fils Erin et Wilburn, Jr.) avait été approché en vue de publier les titres de “Rubberband”. “Nous avions suggéré l’idée de publier les séances originales, mais leur son était daté. Je me suis dit : “essayons d’en faire une nouvelle version”, et j’ai contacté Randy et Zane”, explique Wilburn, Jr.

Hall et Giles ont été ravis de faire partie de ce projet et ont suivi la direction choisie par Wilburn, Jr. “Le challenge consistait à conserver l’originalité du concept de départ tout en le rendant plus contemporain pour qu’il ne sonne pas complètement comme un disque des années 1980,” déclare Giles. “Il fallait rester proche du son original et restituer ce qui avait été fait à l’époque, mais aussi lui donner un feeling contemporain. C’est ce que nous avons fait.”

Nous nous sommes efforcés d’insuffler une nouvelle vie à cette musique,” déclare Hall. “Je sais que Miles détestait tout ce qui était figé. Il avait l’habitude de dire : “Écouter du vieux jazz, c’est comme manger de la dinde froide”. Et je ne voulais pas de dinde froide sur cet album… D’un autre côté, nous voulions conserver une intégrité pour ceux qui aiment le Miles de “Bitches Brew” ou de “On The Corner”.”

Ce projet a été une épreuve de longue haleine. Trois années ont été nécessaires pour compléter l’album. “Les bandes étaient si vieilles qu’elles s’étiraient et on ne pouvait pas les maintenir en place, se souvient Giles. Les tempos étaient décalés à cause de l’usure de la bande. Nous avons dû tout transférer en digital et jouer en live sur beaucoup de titres. Il fallait procéder note par note sur un grand nombre de titres et ajouter des overdubs.”

Les producteurs rendent hommage au travail d’orfèvre de l’ingénieur du son et mixeur Kevin Santos. “C’est un grand expert de Pro Tools et il a vraiment contribué à la fraîcheur du son de cet album,” souligne Hall. Plusieurs musiciens additionnels ont participé au projet, dont les chanteuses Ledisi, Lalah Hathaway et Medina Johnson. 

La voix de Miles est clairement audible tout au long de l’album, par l’intermédiaire de sa trompette et de sa propre voix qui introduit quelques titres. “Miles avait une voix très cool, explique Giles, comme il n’est plus là, nous avons essayé de rendre ce projet plus vivant en le laissant parler plus que d’habitude.”

En ouverture, “Rubberband Of Life,” une nouvelle version du titre original, est accompagnée par la chanteuse Ledisi. “C’est une artiste étonnante,” dit Wilburn, Jr. Ce titre contient également une contrebasse et les percussions de King Errisson, un ami de Miles dont le CV comprend des collaborations avec Marvin Gaye, Cannonball Adderley et Sammy Davis Jr. “Nous avons entraîné ce titre dans une direction hip-hop/jazz, dans le style d’A Tribe Called Quest,” explique Giles. “Je dois saluer les co-producteurs Anthony ‘Mac Nass’ Loffman et Arthur Haynes”, insiste Hall. “Ils ont apporté la base du groove, puis nous avons bouché les trous avec Zane. Ledisi, c’était la cerise sur le gâteau.”

This Is It est un funk heavy inspiré, selon Giles, par l’intérêt de Miles pour le groupe britannique Scritti Politti. “Il voulait ce type de groove, il voulait que les gens dansent dessus.” Hall ajoute : “C’est presque un titre psychédélique — Je ne sais pas comment Miles a trouvé cette mélodie. Ça me fait penser à son formidable jeu dans les années 1970”.

Initialement intitulé Let’s Fly Away, Paradise est un titre joyeux accompagné par la chanteuse Medina Johnson, la fille du producteur soul Keg Johnson Jr. “Medina Johnson a contribué à cet esprit joyeux, c’est une chanteuse phénoménale, explique Hall. Nous avons remodelé cette chanson  influencée par le reggaeton et les sonorités hispaniques. Le beat est celui de la world music et ce groove est universel.” La trompette de Miles s’envole, chante et le titre comprend des solos de Michael Paulo (flûte) et Randy Hall (guitare acoustique). King Errisson est rejoint aux percussions par Munyungo Jackson, un ancien membre du groupe de Miles en 1989.

So Emotional puise ses racines dans une autre chanson dont Hall et Giles n’étaient pas satisfaits lors des séances originales. Ils aimaient le jeu de Miles, mais ont décidé d’en faire une nouvelle chanson. Le résultat est une ballade soul interprétée par la chanteuse Lalah Hathaway. “Nous sommes tous de grand fans de Lalah et de son père [Donny Hathaway], déclare Wilburn, Jr. Le son tendre de la trompette de Miles et la voix déchirante d’Hathaway vont droit au cœur.“

L’up-tempo Give It Up démarre avec la voix de Miles informant Hall et Giles qu’il est à la recherche du son de guitare funky de deux de plus grands représentant du groove, James Brown et Prince. “C’était le son qu’aimait Miles, explique Hall. Miles a tout donné en jouant par-dessus ce beat.”

Maze avait été enregistré par le groupe de Miles en septembre 1985. “Maze fait-il partie des séances deRubberband ?”, s’interroge Hall. Disons qu’après l’enregistrement, il m’a appelé ! Nous l’avons remixé pour améliorer le son.” Carnival Time est un titre vibrant avec une couleur latine composé par Neil Larsen et était un des morceaux de scène favoris de Miles.

I Love What Me Make Together avait été écrit pour Al Jarreau. “Al l’a finalement entendue plus de 30 ans après”, raconte Giles. “Il adorait cette mélodie et il allait la chanter, mais il est mort entre-temps, malheureusement.” L’atmosphérique See I See avait été co-écrit avec Adam Holzman, qui allait devenir plus tard le directeur musical de Miles. “Ça me fait penser à quelque chose de l’époque Bitches Brew. J’aime vraiment le jeu de Miles, si économe”, commente Hall.

Dans Echoes In Time, Miles joue de la trompette et des claviers. “C’est un morceau sombre,” dit Hall. “Miles joue ces accords, ces très beaux mouvements avec un peu de dissonance. Nous lui avons donné ce titre car il y a de l’écho sur la trompette de Miles, et c’est un peu comme si il repensait à sa vie.”

Le passage suivant voit Miles blaguer dans le studio avec le percussionniste Steve Reid avant le début de The Wrinkle. “C’était le titre original”, raconte Giles. “Il avait été co-écrit avec Wayne Linsey, du groupe Maze. Wayne est un des types le plus funky que j’ai jamais rencontré. Miles adorait la go-go et ce titre possède un feeling go-go. Vince a rajouté une partie de batterie sur cette mise à jour. C’est un chouette groove.”  Très populaire lors des concerts de Miles, ce titre contient un dévastateur solo de guitare signé par Hall.

L’album s’achève avec un mix original de Rubberband. “C’était spécial, car c’était le tout premier titre que nous avions fait avec Miles”, se souvient Giles. “_Miles était si inspiré, il criait “_Rubberband !” lorsqu’il jouait un solo. Ce titre est funky. Nous avons invité Mike Stern, il est phénoménal. Il y a tellement de contrastes entre les guitares rythmiques que nous jouons avec Randy, la guitare rock’n’jazz de Stern et les parties de claviers insensées de Miles. C’est un peu Bitches Brew, mais avec du funk à la place du rock ’n’ roll-acid jazz.”

Beaucoup de temps s’est écoulé entre l’enregistrement et la sortie de Rubberband, mais le résultat parle de lui-même. Cette musique capture l’esprit de son époque, l’essence même de ce que Miles désirait, tout en restant neuve et contemporaine. Les producteurs sont heureux de savoir que cette musique va enfin trouver son public. “C’est phénoménal, s’enthousiasme Hall. Je suis très heureux. Miles m’avait demandé de le faire, et je sens que j’ai tenu ma promesse. J’ai pris soin de sa musique.” Giles déclare : “Miles serait vraiment très fier de cet album. C’est notre Beethoven ou notre Mozart. La musique était tout pour lui.”

Les gens se demandaient ce qui était arrivé aux séances de “Rubberband”, explique Wilburn, Jr. “De très nombreux fans veulent les écouter. Cet album ressemble à la naissance d’un enfant qu’on a vu grandir. Nous sommes vraiment très heureux qu’il soit enfin là.”
George Cole (extrait des notes de pochette)

La programmation musicale :
  • 18h08
    This is it - Miles Davis, Adam Holzman, Attala Zane Giles, Randy Hall
    Miles Davis

    This Is It

    Miles Davis. : compositeur, Attala Zane Giles. : compositeur, Randy Hall. : compositeur, Adam Holzman. : compositeur, Miles Davis (trompette, synthétiseur, claviers), Attala Zane Giles (batterie programmée, basse synthé), Randy Hall (guitare rythmique, guitare solo), Michael Paulo (saxophone alto), Adam Holzman (claviers, synthétiseur, synthétiseur basse), Vince Wilburn Jr. (batterie), King Errisson (percussions), Steve Reid (percussions électroniques)
    Album Rubberband Label Warner Records Année 2019
  • 18h14
    Rubberband - Randy Hall, Attala Zane Giles, Miles Davis
    Miles Davis

    Rubberband

    Mike Stern, Attala Zane Giles, Randy Hall, Adam Holzman, Miles Davis : auteur, Attala Zane Giles : auteur, Randy Hall : auteur
    Album Rubberband Label Warner Records Année 2019
  • 18h22
    Portia - MARCUS MILLER
    Marcus Miller.compositeur

    Portia

    Miles David, Marcus Miller, Miles Davis (trompette), Jason Miles (programmation synthétiseur), Adam Holzman (percussions)
    Album Tutu Label Warner (8122797687) Année 2011
  • 18h29
    Concierto para bongo - PEREZ PRADO
    Perez Prado

    Concierto para bongo

    Perez Prado. : compositeur, Perez Prado & son orchestre
    Album Concierto Para Bongo Label Sono (CDW 61005)
  • 18h37
    On a lonely crowded street - DAVID LINX
    David Linx, Michel Hatzigeorgiou

    On a Lonely Crowded Street

    David Linx. : compositeur, David Linx (voix), Michel Hatzigeorgiou (basse)
    Album The Wordsmith Label Sound Surveyor (SSM0219) Année 2018
  • 18h41
    Day by day - AXEL STORDAHL , S CAHN , P WESTON
    Axel Stordahl.compositeur, Paul Weston.compositeur, S. Cahn.compositeur

    Day by Day

    Houston Person (saxophone ténor), Eddie Allen (trompette), Lafayette Harris (piano), Rodney Jones (guitare), Matthew Parrish (contrebasse), Kenny Washington (batterie)
    Album I’M Just A Lucky So And So Label Highnote (HCD7327) Année 2019
  • 18h46
    Beautiful love - King, Young, Van Alstyne, Gillespie
    Mette Juul

    Beautiful love

    Egbert Van Alstyne. : compositeur, Wayne King. : compositeur, Victor Young. : compositeur, Mette Juul (voix, guitare)
    Album Change Label Universal (UNI7796107) Année 2019
  • 18h50
    Pata pata (version mono) - MIRIAM MAKEBA, JERRY RAGOVOY
    Miriam Makeba

    Pata Pata

    Miriam Makena. : compositeur, Jerry Ragovoy. : compositeur, Miriam Makeba (voix)
    Album Pata Pata Label Strut (STRUT180CD) Année 1967
  • 18h53
    Freedom jazz dance - EDDIE HARRIS
    Miles Davis

    Freedom Jazz Dance

    Eddie Harris. : compositeur, Miles Davis (trompette), Wayne Shorter (saxophone ténor), Herbie Hancock (piano), Ron Carter (basse), Tony Williams (batterie)
    Album Miles Smiles Label Columbia (4710042)
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