Open jazz
Magazine
Mercredi 11 novembre 2020
54 min

Mauro Gargano, tempo nuageux

Pasolini et Django, convoqués ensemble par le contrebassiste Maura Gargano. Un rayon de soleil perce derrière les nuages. Sortie vendredi 13 chez Diggin Music/Socadisc.

Mauro Gargano, tempo nuageux
Mauro Gargano Quartet, © Davide Del Giudice

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Pour faire un film j’ai besoin, avant tout, d’un sentiment. Et ce sentiment je ne sais pas l’analyser. Je ne sais pas l’expliquer parce qu'il est irrationnel, il naît de mon histoire personnelle, de ma psychologie, de mon intime. Donc sur ça je ne peux rien dire. Mais en partant de ce sentiment inspirateur, j’ai besoin parallèlement de la tension d’un problème,  d’un thème actuel. Qui sera peut-être juste un prétexte, peut-être moins important que le sentiment initial, c’est inexplicable.”  (Pier Paolo Pasolini interviewé pendant la présentation de “Edipo Re”, Venise 1967)  

«Nuages »
«Nuages »

C’est Mauro Gargano lui-même qui explique : Ainsi Pier Paolo Pasolini définissait sa façon de faire du cinéma, sa pulsion de créer, sa tension inspiratrice. Son inspiration qui naissait d’un fond concret lié à son passé, certainement à son enfance, sans doute aussi à la réalité politique de son temps et aux instances sociales et culturelles qui l’animaient.  Pier Paolo Pasolini en d’autres termes était un poète. Mettant de côté les analyses esthétiques, politiques, et philosophiques sur sa poétique qui méritent certainement d’autres lieux pour êtres développées, il me tient à cœur d'exprimer  l'inspiration de ce projet, que cette phrase du poète pourrait résumer.  

En 1982, encore enfant, je visionnais pour la première fois le film “Capriccio all’Italiana” (1968), j’ai été impressionné par l’épisode écrit et mis en scène par Pasolini intitulé “Che cosa sono le Nuvole?” (Que sont les nuages?).  Initialement attiré par l’excellent jeu d’acteur des comédiens, surtout par les acteurs habituellement comiques (Totò, Franco Franchi...), même si je ne comprenais pas forcément le contenu, je restais fasciné par la merveilleuse chanson chantée par Domenico Modugno. Une phrase du texte attirait mon attention et restait énigmatique: “E tutto il mio folle amore lo soffia il cielo…” (Et tout mon amour fou est soufflé par le vent…). Énigmatique aussi le final où les marionnettes de Othello (Ninetto Davoli) e Iago (Totò) finissent dans une poubelle après une série d’événements tragiques…  

Par hasard, j’ai récemment ré-écouté cette chanson qui m’a donné envie de revoir le film et d’essayer de comprendre cette double lecture typiquement pasolinienne. Lecture dans laquelle le spectacle de l’Othello de Shakespeare, joué par les marionnettes, est interrompu par l’indignation du public, enragé par le sort tragique de Desdémone, et qui détruit les personnages de Othello et Iago, qui finissent dans une poubelle. Le final du film, loin du jugement moral (incarné par la rage du public) sur le comportement des deux personnages, les réhabilite à travers la reconquête d’une sorte de sacralité de l’existence, contraste avec l'ultime voyage des deux marionnettes vers la mort. Un double symbolisme apparaît avec le “non-lieu” dans lequel ils se retrouvent. Ce contraste entre la “décharge” qui représente “la mort”, et “les nuages” qui représentent la beauté, démontre le “non-sens” de l’existence. Cette existence peut être sublimée à travers l’amour, symboliquement incarné par le vent qui souffle : vent = âme en hébreu (ruah).  

Othello - “Ce sont quoi celles-là ?"
Iago - “Ce sont les nuages
Othello - “Et ce sont quoi ces nuages ?
Iago - “Je ne sais pas…
Othello - “Ils sont beaux, ils sont beaux… Ils sont beaux !
Iago - “Ah, déchirante merveilleuse beauté du monde !”  

Avec ces mots Pasolini termine l’épisode. Les nuages survolent les deux personnages qui attendent leur inévitable destin. Ainsi l’image devient une poésie fluide et insaisissable, comme la musique, qui est son, onde, air en mouvement, nuage, contenant des signifiés et des signifiants, et puis immédiatement mémoire d’elle-même.  

La musique de ce disque a été composée et collectée selon une logique sentimentale qui n’a rien de rationnelle, mais avec des points de contact symboliques. Ce projet représente pour moi une sorte “d’épiphanie des sentiments”, dans laquelle des souvenirs d’enfance apparaissent à livre ouvert, chansons écoutées, lieux géographiques, lieux et sentiments vécus difficiles à décrire et à définir. Les pièces ont été composées dans une chronologie qui couvre les sept dernières années et synthétisent la plupart des formes musicales qui m’ont fascinées depuis toujours mais que je n'ai pu exprimer en musique pour différentes raisons. 

L’expressivité de Domenico Modugno, la musique des harmonies municipales de ma région natale (les Pouilles), la musique de Nino Rota, Ennio Morricone, John Coltrane, Duke Ellington, la musique contemporaine, le blues, la musique brésilienne, le minimalisme, la musique baroque napolitaine, Django, la musique de Paul Bley, Keith Jarrett, Bobo Stenson et Jan Garbarek… Des univers stylistiques différents  que j'essaie de faire cohabiter en les destructurant.  

Le choix d’un ensemble avec clarinette, piano, contrebasse et batterie me paraissait le plus adapté pour ce projet. La clarinette est un instrument classique répandu dans les harmonies du sud de l’ltalie (le bande municipali), mais aussi très utilisé dans la musique populaire de beaucoup de pays, en passant de la tarentelle à la musique des balkans, du choro brésilien au klezmer, et bien sur le jazz. Sa sonorité, son timbre et son grand registre mélodique m’ont toujours fasciné et j'étais persuadé qu'elle serait plus à sa place qu'un saxophone ou une trompette pour cette musique.   

Le répertoire est constitué de neuf compositions et deux reprises, une de Pier Paolo Pasolini et Domenico Modugno Che cosa sono le Nuvole ? et Nuages de Django Reinhardt. Les musiciens du projet, avec qui je partage les mêmes intentions musicales artistiques et humaines sont Matteo Pastorino à la clarinette, le pianiste Giovanni Ceccarelli et le batteur Patrick Goraguer
(extrait du communiqué de presse)

La programmation musicale :
  • 18h07
    Che cosa sono le nuvole ? - MAURO GARGANO
    Mauro Gargano

    Che cosa sono le nuvole ?

    Mauro Gargano. : compositeur, Mauro Gargano (contrebasse), Matteo Pastorino (clarinette), Giovanni Ceccarelli (piano), Patrick Goraguer (batterie)
    Album Nuages Label Digginmusic Année 2020
  • 18h13
    L'isola di Arturo - MAURO GARGANO
    Mauro Gargano

    L'isola di Arturo

    Mauro Gargano. : compositeur, Mauro Gargano (contrebasse), Matteo Pastorino (clarinette basse), Giovanni Ceccarelli (piano), Patrick Goraguer (batterie)
    Album Nuages Label Digginmusic Année 2020
  • 18h21
    Nuages - MAURO GARGANO
    Mauro Gargano

    Nuages

    Django Reinhardt. : compositeur, Mauro Gargano (contrebasse), Matteo Pastorino (clarinette basse)
    Album Nuages Label Digginmusic Année 2020
  • 18h25
    Nuages - HUBERT ROSTAING & SON ORCHESTRE
    Hubert Rostaing & Son Orchestre

    Nuages

    Django Reinhardt. : compositeur, Hubert Rostaing (clarinette), Henri Crolla (guitare solo)
    Album Hubert Rostaing & son orchestre Label Inter Loisirs (642238) Année 2005
  • 18h29
    Chega de saudade - CEDRIC CAILLAUD
    Cédric Caillaud

    Chega de saudade

    Antonio Carlos Jobim. : compositeur, Cédric Caillaud (contrebasse), Gilles Réa (guitare), Hervé Meschinet (flûte)
    Album With Respect to A. C. Jobim Label Fresh Sound (FSR-CD 5107) Année 2020
  • 18h34
    Miango - MANU DIBANGO
    Manu Dibango

    Miango

    Jean Madengue. : compositeur, Manu Dibango (saxophone alto, claviers), David Lewis (trompette), Paul Blanchot (violon), Pascal Faivre (violon), Isabelle Souvignet (violon), Frédéric Petit (violon), André Manga (basse électrique), 'Bokilo' Jerry Malekani (guitare), Etienne Mbappé (basse électrique), Francis Mbappé (basse électrique), Tony Allen (batterie, percussions), Jojo Kuoh (pré-programmation, batterie, percussions), Laurnet Coatacen (percussions), Armand Akpovi (percussions)
    Album Negropolitaines Label Frémeaux & Associés (FA8560)
  • 18h40
    Les oignons - DANIEL HUMAIR
    Daniel Humair, Samuel Blaser, Heiri Känzig

    Les oignons

    Sidney Bechet. : compositeur, Samuel Blaser (trombone), Heiri Känzig (contrebasse), Daniel Humair (batterie)
    Album 1291 Label Outhere (OTN633) Année 2020
  • 18h43
    Feet music - ORNETTE COLEMAN
    Ornette Coleman

    Feet Music

    Ornette Coleman. : compositeur, Ornette Coleman (saxophone), Don Cherry (trompette), Charlie Haden (contrebasse), Billy Higgins (batterie)
    Album In All Languages Label Caravan Of Dreams (DREAMS 008) Année 1987
  • 18h47
    Bess' scat - THE AMAZING KEYSTONE BIG BAND & CELIA KAMENI
    The Amazing Keystone Big Band

    Bess' Scat

    Bastien Ballaz. : compositeur, Jon Boutellier. : compositeur, Fred Nardin. : compositeur, David Enhco. : compositeur, David Enhco (trompette, direction), Vincent Labarre (trompette), Thierry Seneau (trompette), Loïc Bachevillier (trombone), Félicien Bouchot (trompette), Bastien Ballaz (trombone, direction), Aloïs Benoît (trombone), Sylvain Thomas (trombone), Jon Boutellier (saxophone, direction), Kenny Jeanney (saxophone), Pierre Desassis (saxophone), Eric Prost (saxophone), Ghyslain Regard (saxophone), Thibaut Francois (guitare), Fred Nardin (piano, direction), Patrick Maradan (contrebasse), Romain Sarron (batterie), Célia Kaméni (voix)
    Album We Love Ella Label Nome (NOME013) Année 2018
  • 18h49
    B-beach - SYLVAIN LUC
    Sylvain Luc

    B-Beach

    Sylvain Luc. : compositeur, Renaud Letang. : compositeur, Sylvain Luc (guitare, basse, claviers)
    Album By Renaud Letang Label Just Looking Prod (JLP17) Année 2020
  • 18h53
    Manic depression (feat. Erik Truffaz) - THOMAS NAIM
    Thomas Naïm

    Manic Depression

    Jimi Hendrix. : compositeur, Thomas Naïm (guitare), Marcello Giuliani (contrebasse), Raphaël Chassin (batterie), Erik Truffaz (trompette)
    Album Sounds of Jimi Label Rootless Blues (494609) Année 2020
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