Open jazz
Magazine
Vendredi 19 octobre 2018
54 min

L'actualité du jazz : Wayne Shorter, les visions d'un scénariste

L’univers musical et graphique de Wayne Shorter dans “Emanon” qui paraît chez Blue Note/Universal.

L'actualité du jazz : Wayne Shorter, les visions d'un scénariste
Wayne Shorter, © Blue Note / Universal

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Wayne Shorter
Wayne Shorter

Randy DuBurke se souviendra toujours du moment propice où la nouvelle est tombée. C'est la Saint Nicolas en Suisse, où il habite, et DuBurke vient de ranger les cotillons et autres féeries magiques pour ses enfants pendant ces fêtes de Noël. Et là, un email arrive avec une autre possibilité d'enchantement : Wayne Shorter admire ses livres et souhaite collaborer avec lui sur un projet d'enregistrement avec bande dessinée…

“Je me suis dit, ‘LE Wayne Shorter ?’”, se souvient DuBurke. “Je suis dans mon atelier, je regarde ma collection de CD, et mes yeux tombent sur “Speak No Evil” et “Beyond The Sound Barrier”. À partir de là, je sais que j'ai forcément un rôle à jouer dans ce projet !"

Sur la proposition du président de Blue Note Don Was, Wayne Shorter venait de jeter un œil sur les bandes dessinées "Malcolm X" et "Deadwood Dick", tous deux contenant des illustrations de Randy DuBurke. Wayne explique : “Depuis mon enfance, j'ai pu me projeter en quelque sorte, pour entrer dans la pensée de Randy en général. Dans ses dessins, je voyais d'où il venait. Ses livres contiennent des axes qui disent, 'Voici ce que je veux.' Il cible le monde tel qu'il le voudrait.” Wayne Shorter aime la bande dessinée avec passion. C'est un amateur sérieux, et depuis longtemps il s'identifie aux héros du genre et à leurs royaumes parallèles. A l'âge de 15 ans, Wayne Shorter avait même créé Other Worlds — avec ses propres graphismes à l'encre bleue.

Pour lancer sa collaboration avec DuBurke, Shorter s'appuie sur quatre enregistrements studio intitulés “Pegasus,” “Lotus,” “The Three Marias,” et “Prometheus Unbound.” Le quartet de Shorter — Danilo Perez (piano) John Patitucci (basse) et Brian Blade (batterie) — enregistre cette musique en février 2013 avec les 34 musiciens de l'Orpheus Chamber Orchestra, au lendemain d'un double récital à Carnegie Hall. Shorter s'en souvient : “Peu avant son décès, Miles me dit, 'Wayne, je veux que tu écrives quelque chose pour moi avec des cordes et un orchestre. Mais n'oublie pas de laisser une fenêtre ouverte, que je puisse sortir de là…'Et ce qu'il n'a pas dit, surtout, c'était, 'Fais swinguer les cordes.'Travailler avec un orchestre, c'est comme traverser la rue pour causer avec le voisin, alors que ça fait dix ans que tu ne lui as rien dit… C'est ce dont le monde a bien besoin aujourd'hui : d'unir ses forces."

Shorter fait remarquer que l'orchestre Orpheus, un ensemble vif et maniable dirigé par le collectif, avait compris la vision et l'esprit de sa musique, qui est d'une grande envergure. “L'état d'esprit était, 'On fait quoi, maintenant ? On va tout droit là-haut !' C'est dire l'excitation dans le studio parmi les musiciens. Chacun avait droit à la parole. On s'arrêtait ici et là, quelque part au milieu, et l'un des musiciens dirait, 'Dis-moi, tu ne penses pas que cette ligne pourrait être un peu plus vocale ? Oui, essayons-la comme ça.' Tout le monde suivait de près, une vraie histoire d'amour."

Le titre de cette suite orchestrale à quatre compositions est également le personnage-titre de Shorter dans le comic-book “Emanon” (“no name” écrit à l'envers.) qui paraît chez Blue Note/Universal “Vers la fin des années quarante, il y avait un morceau de Dizzy Gillespie qui s'appelait ‘Emanon,’ et cela m'a frappé dans mon adolescence : ‘No name’ veut dire énormément de choses." Ce n'est pas banal que cette mélodie (signée par Dizzy Gillespie et Milton Shaw) dans son arrangement par John Lewis (1946) transcende les conventions du grand orchestre de jazz par ses déclarations plus modernistes. De l'innovation, de l'authenticité, de l'autonomie… toutes sont des valeurs qui caractérisent cet art et cette culture milieu-de-siècle : elles avaient captivé l'imagination de Shorter et façonné sa personnalité artistique.

“Le rapport entre Emanon et des artistes et autres héros est la quête de l'originalité. Ce qui est sans doute la chose la plus proche de la création que tu puisses trouver,” affirme Shorter. “Quand 'L'Homme Invisible' chez Ralph Ellison, et d'autres héros de BD, perdent leurs pouvoirs ou leurs identités, ils deviennent ce que l'on appelle humains, de telle sorte qu'un être humain doit faire la même chose que font Superman et tous les autres.”

DuBurke échange longuement avec Shorter — sur les titres des compositions, sur la mécanique quantique, sur bien d'autres choses — avant de se mettre au travail. "J'ai écouté les bandes d''Emanon'," dit-il,"et j'ai regardé aussi des vidéos de 'Cosmos' avec Neil de Grasse Tyson. Tout ce qui m'est passé par la tête quand j'étais devant ma planche à dessiner, j'en ai fait un croquis, soit en noir et blanc, soit en couleurs. Wayne m'a dit, ‘Personne ne te les coupera, alors laisse-toi aller. Sur le plan créatif, donc, je me suis senti entièrement libre. Et j'ai pu livrer mes premiers croquis de ces histoires à Wayne.”

Quand elle reçoit les planches de DuBurke, la scénariste Monica Sly — en 2016, avec Wayne Shorter et Herbie Hancock, elle signe une lettre virale à l'intention de “la Prochaine Génération d'Artistes,” — collabore avec Shorter pour développer et structurer la bande dessinée. Au centre du récit il y a la théorie "multiverse" ["univers multiple"], et la notion que notre propre univers appartient à un nombre infini d'univers qui existent dans des réalités parallèles. Lors d'une écoute de chacun des titres orchestraux, Sly et Shorter “manifestent une peur similaire au climat du morceau," explique Monica Sly. “Cette ‘peur’ donne alors la forme du monde qu'Emanon habitera dans le récit. Et les quatre univers ici existent simultanément. À ce que je sache, cela correspond tout à fait à l'improvisation dans le jazz, à son aspect 'tout existe dans le moment.'"

“Emanon est comme tant d'autres personnages dans ce rôle : il essaie de trouver son chemin dans le monde, et en même temps améliorer le monde autour de lui," dit DuBurke. Ceux qui sont des admirateurs du saxophoniste depuis longue date peuvent considérer certains traits du musicien lui-même comme implicites dans le personnage d'Emanon. “Devant l'adversité, Wayne est sans peur," affirme Monica Sly. “Excité par la perspective de l'inconnu. Assez de courage pour prendre la défense de la justice et se détacher de la foule. Sensible, cependant, et conscient de la valeur de chaque vie autour de lui."

“Wayne est LE grand compositeur américain,” affirme John Patitucci. “Chez lui, depuis toujours, il s'agit d'avoir l'opportunité de montrer tout ce qu'il sait faire dans de grands formats musicaux, mais aussi en d'autres domaines où son imaginaire brille, comme l'art ou les contes… 'Emanon' est ainsi l'accomplissement de la vision de toute une vie.”

Avec “Emanon”, Wayne Shorter partage son "multiverse". A chacun de créer sa propre expérience à travers le roman et la musique — mais il faut s'attendre à ce que cette expérience intègre l'inconnu. Dans son introduction, Esperanza Spalding écrit, “Après avoir lu et écouté “Emanon”, il se peut que tu commences à remarquer le miroitement des réalités alternatives sous le monde quotidien qui t'entoure."

“Dans ce projet avec Wayne, explique DuBurke, je voulais créer l'impression d'un respect profond mêlé d'admiration, un feeling d'émerveillement. J'ose espérer qu'avec Emanon les gens ressentiront une musique qui berce continuellement, des images qui les tirent à l'intérieur… en d'autres termes, une surcharge sensorielle qui les emmène plus loin vers l'intérieur d'eux-mêmes. Ce qui est également plus loin dans cet univers pluriel.”

—Michelle Mercer, juin 2018

Michelle Mercer est auteure, une habituée des listes 'bestsellers' du New York Times, et elle contribue régulièrement aux émissions musicales de la NPR (National Public Radio). Elle est l'auteure de Footprints: The Life and Work of Wayne Shorter et Will You Take Me As I Am: Joni Mitchell’s Blue Period.

Emanon
Emanon, © Blue Note/Universal

Programmation musicale

Wayne Shorter « Emanon »
Pegasu (Wayne Shorter)
Blue Note 602567143963

« Emanon »
« Emanon »

Wayne Shorter « Emanon »
Adventures Aboard the Golden Mean (Wayne Shorter)
Blue Note 602567143963

« Emanon »
« Emanon »

Hubert Fol « And His Be-Bop Minstrels »
A Fine Romance (J. Kern, D. Fields)
Fresh Sound 955

« And His Be-Bop Minstrels »
« And His Be-Bop Minstrels »

Roberto Fonseca « Abuc »
Asere monina bonco (Roberto Fonseca,  Ramsés Rodriguez, Yandi Martinez)
Impulse 602557092356

« Abuc »
« Abuc »

Géraldine Laurent « At Work »
Room Number 3 (Géraldine Laurent)
Gazebo 123

 « At Work »
« At Work »

Anachronic Jazz Band « Anthropology »
Giant Steps (John Coltrane)
JBM 34011

« Anthropology »
« Anthropology »

Julien Tassin « Sweet Tension »
Working Class (Julien Tassin)
Igloo 291

« Sweet Tension »
« Sweet Tension »

Steen Rasmussen « Canta »
Nothing Like The Sun (Steen Rasmussen)
Stunt 18082

« Canta »
« Canta »
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