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Jeudi 17 mai 2018
54 min

L'actualité du jazz : Michael Wollny à tous vents

La logique harmonique de « Wartburg » & « Oslo » de Michael Wollny chez ACT.

L'actualité du jazz : Michael Wollny à tous vents
Geir Lysne, Christian Weber, Eric Schaefer, Michael Wollny, Emile Parisien, © ACT

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« Wartburg » « Oslo »
« Wartburg » « Oslo »

Le trajet entre Oslo et le château de Wartburg à Eisenach fait 1 283 km. En voiture. Cette distance peut aussi être parcourue par une voie totalement différente, traversant les multiples paysages qui séparent ces deux lieux : pour ce faire, il suffit de rester confortablement installé dans son canapé avec sa chaîne hi-fi en face de soi. Michael Wollny a réussi un exploit remarquable en rendant cela possible et la chronologie de cette histoire vaut la peine d’être racontée.

Du 5 au 7 septembre dernier, Siggi Loch invite Michael Wollny, le bassiste Christan Weber et le batteur Eric Schaefer au Rainbow Studio à Oslo pour enregistrer un nouvel album du trio. Pour la troisième journée studio, une rencontre est organisée avec le Norwegian Wind Ensemble, dirigé par Geir Lysne. Il s’agit d’un groupe toujours prêt à aller au-delà de son propre idiome, et qui a également la capacité d’improviser. « Après avoir collaboré plusieurs fois en concert, par exemple sur la musique du film muet Nosferatu, il s’agissait d’une tentative pour savoir si et comment les choses pourraient fonctionner ensemble dans le studio, » dit Wollny. « C’était juste un autre coup de dés ». 

« Le résultat de ces sessions, cependant, nous a posé un dilemme. A la fin, ce que nous avions était pour l’essentiel un album abouti avec le trio, avec en contraste quelques prises des sessions avec les Norvégiens, parfois avec seulement trois d'entre eux, mais aussi avec l’orchestre de 28 musiciens au complet. Que devions-nous faire ?  Les rajouter sur un autre album , un sampler de 20 minutes ? Ou intégrer quelques chansons dans l’album ? C’est ce que nous avons fait en fin de compte, » dit Wollny. « Ils jouent sur l’ouverture, un interlude et enfin une coda originale en bonus track ». 

« Dans ce processus, le trio ne devait pas renoncer à ses idées pour ce nouvel album, bien au contraire ! Car dès le début, il y avait ce désir de faire un album en trio aussi coloré que possible », se souvient Wollny, « ce qui correspond également à ce que nous avons mis au point en concert ces dernières années.Et maintenant, l’album est encore plus riche en couleurs que prévu : il débute comme un conte de fées, puis devient funky, se transforme en ballade… Trois entrées possibles dans cette musique, que vient compléter l’ensemble à vent et ainsi, élargir un peu plus le kaléidoscope. »

Une semaine plus tard, le trio s’est rendu à Eisenach pour donner un concert dans la Rittersaal au château de la Wartburg à l’occasion du 25e anniversaire du label ACT, avec le saxophoniste Emile Parisien en invité. De la même manière que le Norwegian Wind Ensemble, il ajoute sa contribution au trio par petites touches. « “Wartburgne devait pas devenir un album. C’est pourquoi nous ne pensions pas au format quartet, nous avons simplement invité Emile sur quelques chansons., déclare Wollny.  Et puis on devait s’adapter aux contraintes techniques : les touristes étaient toujours en visites guidées du château jusqu'à 17h et seulement après, on pouvait commencer à mettre en place la technique pour gérer l’acoustique aléatoire de la salle. Il n’y avait plus de temps pour une répétition, et le concert a finalement commencé à 19h30. »

Ainsi, « Wartburg » nous permet d’avoir un aperçu du cœur de l’œuvre de Wollny : l’improvisation. Pour certains, cela reste un art sombre, une manière de se montrer pour dorer sa réputation, mais pour lui, c’est une façon d’être. « C’est vrai, sourit Michael Wollny. Ce n’est pas mon fort de tout planifier à l’avance. Le défi que je me suis fixé est d’essayer de préparer des situations qui peuvent in fine évoluer vers quelque chose de différent. C’est peut-être un peu schizophrène. » Pour Wollny, le moment où cela devient passionnant est lorsque l’improvisation entre en jeu. « C’est donc un processus que l'on ne comprend jamais vraiment complètement. Pourquoi est-ce-que ceci se passe en ce moment ? Ou cela ? Hum. Pour moi, cela va bien au-delà de la musique.Trop de planification entrave le processus. Le secret de celui-ci pour moi est la capacité à réagir dans l’instant. » 

Cela ne peut pas expliquer avec une clarté absolue le secret de l’improvisation à l’auditeur « normal », mais Wollny nous propose ceci : « Je vais le faire à travers le langage . Maintenant, vous et moi ne parlons pas de rien, nous parlons bien de quelque chose, mais les mots que nous utiliserons en fin de compte, les constructions grammaticales – tout cela, nous le saurons seulement plus tard. Nous ne décidons pas jusqu'à la seconde où nous commençons à parler, et peut-être les réactions de l’autre personne vont nous conduire à des formulations complètement différentes, nouvelles. C’est la même chose avec la musique.Il peut y avoir une mélodie commune, un rythme, mais après cela, presque tout dépend de facteurs imprévisibles. »

Ces facteurs imprévisibles... Un de ces facteurs est la suggestion de Siggi Loch – dont les idées audacieuses  sont bien connues – de sortir les sessions d’enregistrement norvégiennes et le concert au refuge de Luther (à la Wartburg) au même moment et comme deux albums distincts. Wollny hoche la tête : « j’étais complètement déconcerté par cette idée. Je ne serais jamais arrivé à cette alternative. J’avais juste pensé à la manière d’organiser cette multitude de prises pour arriver à un résultat cohérent. »

Mais il en a conclu que cette approche était très logique et cohérente, parce qu’elle reflétait la trajectoire du groupe au cours des dernières années. « Nous avions constamment expérimenté de nouvelles idées, et si vous vouliez les représenter photographiquement, vous auriez eu besoin de deux images au minimum. En tout cas, un seul album aurait tout simplement été trop dense. Sur chacun des deux albums, nous pouvions maintenant travailler avec les deux idées simultanément, et cette formule pouvait également être appliquée pour les deux albums ! » 

Compte tenu du fait qu’une semaine seulement sépare les enregistrements, ils apparaissent étonnamment différents. C’est en grande partie lié au fait que les deux endroits où ils ont été créés ne pouvaient être plus différents en termes de bruit ou d’atmosphère. « Dans le studio, nous travaillons sur des pièces individuelles, dit Wollny, qui seront agencées dans un certain ordre après coup, mais en concert, c’est plutôt une suite d’histoires  que l’on raconte. Et puis les deux disques ont aussi un son différent. Pour utiliser une métaphore culinaire,«Oslo» est comme une soupe légère, légèrement fouettée de nombreuses couleurs, subtilement et délicatement assaisonnée ; alors que sur«Wartburg» plus de beurre et de crèmeont été ajoutées, ainsi qu’une de ces épices exotiques que personne ne pourrait deviner. »

Michael Wollny termine par un conseil utile : « Il y a une logique harmonique si l'on écoute les albums l’un après l’autre. » Dans le bon ordre. « L’album studio se termine par une question et les premières mesures de l’enregistrement en concert donnent la réponse. Et d’ailleurs, le premier morceau de « Oslo » et le dernier morceau de "Wartburg" décrivent un arc totalement imprévu ». Ainsi, après des titres d’album teintés de romantisme tels que Wunderkammer (chambre de merveille), Weltentraum (le rêve de mondes) et Nachtfahrten (trajets de nuit), il accomplit un cercle de « Oslo » à « Wartburg ». Et vice versa.

Où écouter Michael Wollny

Programmation musicale

Michael Wollny « Wartburg »
Atavus (Eric Schaefer)
ACT 9862-2

« Wartburg »
« Wartburg »

Michael Wollny « Wartburg »
White Blues (Bob Brookmeyer)
ACT 9862-2

« Wartburg »
« Wartburg »

Keith Jarrett, Jan Garbarek « Luminessence »
Windsong (Keith Jarrett)
ECM 1049

 « Luminessence »
« Luminessence »

Michael Wollny « Oslo »
Make A Wish (Michael   Wollny)
ACT 9863-2

« Oslo »
« Oslo »

Michael Wollny « Oslo »
Perpetuum mobile (Eric Schaefer)
ACT 9863-2

« Oslo »
« Oslo »

Guy Lafitte, André Persiany « Les classiques du jazz »
Ole Miss (W.C. Handy)
Fresh Sound 953

« Les classiques du jazz »
« Les classiques du jazz »

Michel Benita, Ethics « River Silver »
Back From the Moon (Michel Benita)
ECM 2483

« River Silver »
« River Silver »

Edmar Castaneda « Cuarto de colores »
Sonrisas (Edmar Castaneda)
Autoprod

« Cuarto de coloresX »
« Cuarto de coloresX »

Duke Ellington « Jazz Party »
U.M.M.G. (Upper Manhattan Medical Group)  (Billy Strayhorn)
Columbia CK-40712

« Jazz Party »
« Jazz Party »

Antoine Pierre, Urbex « Sketches of Nowhere »
Consequences  (Antoine Pierre)
Igloo

« Sketches of Nowhere »
« Sketches of Nowhere »

Henry Threadgill,  14 or 15 Kestra: Agg « Dirt… and More Dirt »
Dirt, Part 3  (Henry Threadgill)
Pi Recordings 73

« Dirt… and More Dirt »
« Dirt… and More Dirt »
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