Open jazz
Magazine
Mardi 14 février 2017
58 min

L'actualité du jazz : Dave Brubeck, Zurich 1964, concert inédit

Parution de « Zurich 1964 » de Dave Brubeck chez TCB.

L'actualité du jazz : Dave Brubeck, Zurich 1964, concert inédit
Dave Brubeck

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« Zurich 1964 »
« Zurich 1964 »

Deux accords un brin impressionnistes et debussysants, une petite introduction toute délicate et « incitante » de Dave Brubeck, et on tombe immédiatement dans ce concert dans la magie rêvée d’une des plus belles sonorités de l’histoire de la musique : celle de l'altiste Paul Desmond dans sa composition Audrey ! Mais avant de s’embarquer dans la musique, un petit flash-back s’impose.

A l’heure de cet enregistrement de 1964 à Zurich, l’aventure commune de Dave et Paul ne datait pas d’hier ni ne tombait de la dernière rosée d’un petit matin enrubanné de fumeroles de Pall Mall et d’esprit de Dewar’s, les deux tatouages vitaux du saxophoniste… Ils s’étaient croisés une première fois en 1944 dans un contexte militaro-musical, dans lequel ils avaient jammé sur… Rosetta. Et Desmond avait été frappé par le fait que cet étrange pianiste ne semblait jouer que des accords extrêmement bizarres mais très intrigants… Ils se re-croisèrent ensuite autour de 1949-1950, puis, lorsque Paul, qui avait engagé Dave, amputa un soir son cachet d’une moitié qu’il s’empressa d’aller jouer au casino de Reno, tout proche, un petit froid se fit jour entre les deux hommes.

Desmond partit dans la foulée pour New York avec le pianiste Jack Fina mais lorsqu’il entendit à la radio une diffusion du trio de son pote Brubeck, une petite lumière prémonitoire s’alluma dans son esprit et il entreprit de décider Dave à l’engager pour jouer en quartette. Dave, qui avait choisi de vivre une vie sereine de paterfamilias exemplaire, commença par interdire à sa femme Iola de laisser Paul mettre le premier pied à l’intérieur de la maison au cas où il arriverait à l’improviste… Mais le jour où Paul se décida à sonner à la porte, Dave était en train d’accrocher et de faire sécher les couches des enfants dans la cour à l’arrière de la maison… Iola le fit donc entrer, Dave s’offusqua de l’intrusion mais se laissa convaincre petit à petit ; ceci d’autant que Paul promit aux jeunes parents de faire office de baby-sitter quand ils auraient besoin de prendre un peu de temps pour eux… au point que le petit Michael Brubeck, à qui Paul lèguera son saxophone après sa mort, crut jusqu'à l’âge de douze ans que Paul était son oncle !

Une des collaborations musicales les plus étonnantes qui soit naquit donc en 1951 avec la création du Dave Brubeck Quartet ! La rencontre de deux individualités totalement contraires, aux modes de vie parfaitement incompatibles… et pourtant… ils avaient compris, (presque) d’emblée, comme le laisse entendre la chanson, que « we could make such beautiful music together ». Le professeur Brubeck et le poète Desmond se mirent opportunément tout de suite à l’abri du type de petits tracas administrativo-contractuels qui avaient pu entacher leurs collaborations antérieures : Desmond toucherait 20% des bénéfices générés par le quartet et ne pourrait jamais être… renvoyé ! De fait, le quartette vécut de 1951 à 1967 une Love Story musicale exceptionnelle, avec le fabuleux succès que l’on sait. Et même après la dissolution officielle du quartet en raison de projets différents pour les deux hommes, ceux-ci se rejoignirent sur scène pour de nouvelles tournées et de glorieuses retrouvailles ponctuelles.

Ceci posé, un quartette est bien formé de quatre individus, et il ne faut naturellement pas minimiser l’apport essentiel du tandem rythmique Gene Wright-Joe Morello. Car cette version du groupe est à coup sûr la plus équilibrée, la plus swinguante et la plus interactive de toutes les éditions du quartet de Brubeck ! Pour ce concert zurichois, de surcroît, la qualité sonore est d’une telle qualité que la batterie et la contrebasse ont rarement été aussi présents et remarquablement « servis ». Cela nous permet de découvrir toutes les nuances et variations de volume du jeu de Joe Morello, batteur captivant de bout en bout, qui avait dit à son futur leader, qui souhaitait l’engager alors qu’il était « en vacances » du trio de Marian McPartland, partie pour un long séjour en Angleterre : « j’ai entendu quelques morceaux que vous avez fait récemment et un métronome pourrait le faire… so you know, Dave, I would go with you, but only if you feature me ». Et Dave, qui avait le sentiment que ce batteur allait changer le cours de sa vie musicale, fit plus que tenir parole, puisqu’au début de leur collaboration, Desmond lui-même s’offusqua du fait que Morello obtienne autant de visibilité et il fallut pas mal de diplomatie et de nombreux mois d’efforts de la part de Brubeck pour que le batteur et l’altiste deviennent finalement non seulement complices sur scène mais également d’inséparables amis pour la vie.

Quant à Gene Wright, il fut proposé par Morello, qui sentit pour sa part qu’il y aurait une manière d’idéal rythmique à trouver avec ce compagnon « sénatorial »… Par ailleurs, la présence de Gene Wright dans le quartette de Brubeck n’était socialement pas innocente à une période où la mixité raciale n’était toujours pas bien vue, malgré les efforts initiés par Benny Goodman dès 1935, lui qui avait accueilli Lionel Hampton et Teddy Wilson pour compléter son quartette avec Gene Krupa. Et si la mention de cette « exception » raciale est nécessaire, c’est qu’elle permet de rappeler que Brubeck a toujours eu une attitude ferme et remarquable face aux attaques dont il a été victime dans ce secteur.

Pour le concert de Zurich qui nous concerne, comme on le sent dès les premières notes, l’ambiance est idéale et la complicité zénithale entre les quatre musiciens. On assiste même à une mise en exemplarité tout au long du concert des équilibres parfaits auxquels sont arrivés les quatre artistes. Plus les solos de Desmond sont aérés et rêveurs, plus Brubeck se lance à bras raccourcis dans des questions-réponses massives en block-chords entêtants, poussé dans ses derniers retranchements par un Senator et Morello en état de grâce. Et lorsque le pianiste tient un fil conducteur, il ne relâche jamais la tension et construit son solo avec une rigueur digne d’éloges. On assiste par ailleurs tout au long du concert à un nombre impressionnant de murmures ou de grognements d’approbation entre les membres du trio, qui traduisent bien à quel point « these four gentlemen » sont en train de vivre ensemble une grande soirée. (…)

Le sublime Audrey, co-écrit par Paul et Dave, traduisait la véritable vénération que Desmond vouait à Audrey Hepburn, qui représentait pour lui une sorte d’idole intouchable. A tel point que lorsque l'actrice se produisait au théâtre lorsque le quartet jouait dans le même quartier de New York, Brubeck, mi-amusé mi-agacé mais résigné, devait caler la durée des sets de telle manière que Paul puisse s’éclipser hors du club à la pause, courir à deux blocks de là à la sortie du théâtre et admirer fugitivement Audrey qui s’engouffrait dans une limousine… Des années plus tard, quand Paul et Audrey eurent disparu, Brubeck apprit par le mari de la comédienne que celle-ci, qui écoutait parfois cette composition en boucle, adorait se promener dans son jardin à la tombée du jour en fredonnant Audrey… mais ça, Paul ne l’avait jamais su…

Yvan Ischer, producteur de Espace Jazzz à la RTS (extrait des notes de pochette de l'album)

Programmation musicale

Dave Brubeck « Zurich 1964 »
Audrey (Dave Brubeck, Paul Desmond)
TCB 2422

« Zurich 1964 »
« Zurich 1964 »

Dave Brubeck « Zurich 1964 »
Koto Song (Dave Brubeck)
TCB 2422

« Zurich 1964 »
« Zurich 1964 »

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« The Complete Pablo Group Masterpieces »
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