Open jazz
Magazine
Lundi 10 juin 2019
54 min

Jazz at the Winery, made in Italia

Du vin et du jazz.

Jazz at the Winery, made in Italia
Francesco Bearzatti & Federico Casagrande/Régis Huby, Bruno Chevillon, Michele Rabbia/Claudio Filippini, Andrea Lombardini, U.T. Gandhi/Gabriele Mirabassi & Roberto Taufic/Michele Campanella & Javier Girotto/Enrico Pieranunzi, © Elisa Caldana

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Ils vont d'une certaine façon ensemble, par parce que la musique trouve son public le plus assidu dans les caves faiblement éclairées, mais parce que l’un comme l’autre requièrent une subtile combinaison d'expertise et de technique, de bonnes matières premières et, avant tout, du temps. Faire du bon vin prend du temps. Dans le jazz, le temps n'est pas seulement dans le rythme qui guide la musique, mais dans l'accumulation d'expériences de la part des musiciens.

Cela semble évident a posteriori, mais c'était une idée géniale de penser à les rapprocher aussi directement que dans cette première série de CD imaginée par Cam Jazz, enregistrée en une semaine dans les vignes du Friuli-Venezia Giulia, au nord-est de l'Italie, une région viticole qui jouxte la Slovénie, connue pour la profondeur de ses millésimes et une grande minéralité de ses vins blancs. Ermanno Basso, qui en a eu l’idée pour Cam Jazz,  confirme la profondeur des connections entre le vin et le jazz : "tous deux si vivants!".

Dans la première série (une seconde vient d’être publiée) on retrouve des musiciens de générations différentes, en écho aux différents millésimes  des caveaux où ils ont été enregistrés. Le pianiste Enrico Pieranunzi joue un set de valses élégantes et parfois mélancoliques à la cave Bastianich, un lieu qui semble réconcilier la mer, la terre et l'air en un tout parfait. A Le Due Terre dans le village frioulan de Prepotto, un claviériste plus jeune, Claudio Filippini, montre qu'à l'instar de la fabrication du vin, qui a recours aux nouvelles technologies, le jazz en a fait autant ; le piano électrique de Filippini a un caractère tout aussi développé que le vin local. De même,  le violoniste Régis Huby, le bassiste Bruno Chevillon et le percussionniste Michele Rabbia, ont ajouté une touche d'électronique à leur magnifique set acoustique dans le domaine viticole de Livio Felluga.

Une bouteille de vin est meilleure lorsqu'elle est partagée avec un partenaire qui a la même vision des choses, et le format du duo, le plus représenté dans le jazz, permet des conversations et des échanges d'idées dans la forme la plus directe. Le saxophoniste Francesco Bearzatti et le guitariste Federico Casagrande se sont réunis à Abbazia di Rosazzo et ont partagé quelques Lost Songs, pendant que le pianiste Michele Campanella et le saxophoniste Javier Girotto se retrouvaient au domaine viticole de Jermann, pour déboucher un flacon de musique classique russe, interprétée d'une façon  neuve et rafraîchissante. Au domaine Venica & Venica, le clarinettiste Gabriele Mirabassi et le guitariste Roberto Taufic ont exploré les superpositions de couleur et de goût musical au clair-obscur (Nitido E Obscuro).

À l’opposé de la musique commerciale et du vin produit à échelle industrielle, chaque bonne performance de jazz est différente. Quand le bouchon de liège est retiré, vous ne savez jamais vraiment ce qui va se passer. Installez-vous et savourez les lentement. Le jazz et le vin demandent du temps. (Brian Morton)   

Régis Huby - Bruno Chevillon - Michele Rabbia  “Reminiscence”

Live at Livio Felluga Winery 

On entend encore beaucoup de doutes sur la légitimité du  violon dans le jazz, comme si - malgré les efforts de Stuff Smith, Joe Venuti, Jean-Luc Ponty, Zbigniew Seifert ou Michal Urbaniak - il  n'était toujours pas considéré comme tout à fait "approprié" pour le jazz, trop "européen" ou "classique". En réalité, les tous premiers groupes de "jazz" étaient probablement des petits ensembles de cordes. C'est peut-être pour cela que Régis Huby, Bruno Chevillon et Michele Rabbia ont créé _Reminiscenc_e, qui malgré tout son sens de la modernité, est un ensemble musical qui nous ramène dans la forme et le ressenti au tous premiers jours d'une grande musique. Il faut un certain don pour rendre les effets électroniques aussi chaleureusement immédiats et physiques que les instruments dits "acoustiques", mais c'est le don de Huby, Chevillon et Rabbia sur un ensemble de séquences enchevêtrées et souvent complexes, enregistrées à la cave Livio Felluga à Brazzano de Cormòns, en Italie. Qu'il s'agisse de "jazz" de "post-jazz" ou de quelque chose au delà du jazz, ça n'a pas d'importance. Ce qui a de l'importance, c'est son engagement intense et évolutif, tant avec le matériel musical qu’avec le public. (Brian Morton)

Enrico Pieranunzi "Wine & Waltzes"

Live at Bastianich Winery

Certains titres s'écrivent d'eux-même. Quand quelqu'un apprend que le grand Enrico Piernunzi va faire un concert dans une cave, le mot vintage vient immédiatement à l'esprit. C'est un mot qui a au moins deux significations. Au plus simple, cela signifie "mûr" plutôt que "vieux"; mais en implicant indéniablement une notion de qualité. Une performance vintage n'est pas nécessairement un performance qui proviendrait d'archives obscures ; c'est quelques chose de spécial, qui doit être savouré. 

L'écoute d'un concert de Pieranunzi, et en particulier la succession de mélodies lyriques à trois temps qui constituent une grande partie du récital de Bastianich, c'est un peu comme ouvrir et déguster une bouteille de vin. Il y a, de la part d'un maître de son rang, l'attente évidente quand on regarde l'étiquette et puis il y a l'intrigue pure quand le bouchon a sauté et que les premiers sons ont jailli. "Wine & Waltzes" nous est promis, mais le maestro laisse respirer son idée un peu de temps, nous tentant d'abord avec un "nez" doux et lyrique, puis nous suggérant quelque chose de plus tranchant et de plus ambigu en dessous. Quand on qualifie un vin de "complexe", on lui fait un compliment. Quand on le dit d'un musicien, parfois on admet qu'on ne comprend pas, peut-être qu'on trouve sa musique un peu difficile. Pieranunzi adoucit tout ça. Il ajoute couche après couche du goût, nous persuade qu'un deuxième verre et une bouteille fraîche seraient acceptables. Impossible d'y échapper : c'est du jazz vintage. (Brian Morton)   

Gabriele Mirabassi - Roberto Taufic “Nítido E Obscuro”

Live at Venica & Venica Winery 

Combien de musique y a-t-il ici ? Un coup d'œil sur le compteur de votre chaîne hi-fi vous donnera une réponse froide et objective, mais il est tentant de l'ignorer et de dire que la durée réelle est de cent ans. Voilà deux maîtres, qui viennent juste d'entrer dans la cinquantaine, et qui ont tous les deux absorbé la musique plus ou moins depuis la naissance, au travers de leurs oreilles, mais aussi de leurs yeux et de leurs corps, parce qu'il y a aussi une bonne dose de danse impliquée dans ces sons. La réponse alternative peut vous mener à attendre un son dense et chargé, car les partenaires de jeu essaient d'intégrer autant d'informations que possible dans chaque morceau, mais bien sûr, la réalité est très différente. 

Comme Gabriele Mirabassi et Roberto Taufic l'ont tous les deux reconnu, il y a plus à dire dans une note unique et gracieusement positionnée qu'il n'y en a dans une profusion virtuose de sons. Ce qui à première vue, peut sembler une performance plutôt douce et sans hâte, continue à produire de nouvelles couches et impressions à chaque visite successive.  

Il serait vain  de spéculer pour savoir quel musicien apporte quoi à la musique du duo. L'origine hondurienne/brésilienne de Taufic (qui est en fait plus complexe culturellement que cela) suggère qu'il pourrait être derrière les élément de chôro, mais Mirabassi comprend cette langue aussi bien et intuitivement. Les deux hommes ont précédemment partagé leur terrain d'entente sur un disque intitulé “Um Brasil diferente”, un titre qui résume bien ce que vous détenez ici aussi. (Brian Morton)

Francesco Bearzatti – Federico Casagrande “Lost Songs”

Live at Abbazia di Rosazzo Winery 

Notre métaphore standard pour un duo d'improvisation est toujours la conversation, même si l'analogie tombe quelques peu en morceaux. De quel genre de conversation s’agit-il quand les deux parties s'expriment en même temps par exemple ? Nous avons tendance à éviter d'autre comparaison plus évidentes, comme en danse, parce que nous sommes toujours un peu mal à l'aise d'imaginer deux grands gars en suspens, en train de virevolter sur le plancher de façon romantique.

Voilà un duo qui souligne à merveille à quel point chaque tentative pour expliquer la chimie avec des mots faible. Est-ce une conversation ? Oui, parfois. Dès le début, Casagrande démarre avec une proposition calme et réfléchie, avant que Bearzatti n’arrive avec sa propre articulation, plus complète et définie. A d'autres moments de ces morceaux, tous composés par le saxophoniste, il y a des éléments de danse, même quand il n'y a pas un rythme dansant explicite. Parfois, il a même une élégance mathématique, une conjonction des éléments, ce qui n'est pas une pensée dépréciative  :les mathématiques sont le plus élégant de tous les arts. La seule conclusion logique à propos de ces "lost songs", c’est comment ont-ils pu être oubliés ? Comment ont-ils été retrouvés ? Ou alors, est-ce seulement une autre métaphore pour désigner leurs manières délicieusement lointaines ? Ils ne se prêtent pas à l'analyse. Il faut simplement les écouter. Étonnant de voir à quel point une musique si calmement énoncée, peut aussi être imposante. (Brian Morton)

Michele Campanella - Javier Girotto “Vers La Grande Porte De Kiev”

Live at Jermann Winery 

Le regretté Keith Emerson, du groupe de rock progressif Emerson, Lake & Palmer, a confié un jour à un journaliste britannique qu'à ses débuts, il avait simplement volé des idées musicales - non reconnues - à des compositeurs classiques. "Plus tard, dit-il, j'ai dû commencer à leur donner un peu de crédit." Le plus célèbre de ces crédits est sans doute celui des Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski, un cycle de piano dont le mouvement de clôture "La Grande porte de Kiev" est le point culminant et le titre de cette magnifique performance en duo de Michele Campanella et Javier Girotto. Les musiciens de rock et de jazz ont toujours "volé" aux classiques. Miles Davis l'a fait avec le Concierto d’Aranjuez de Rodrigo ; il y a eu deux versions "jazz" récentes du Quatuor pour la fin du Temps d'Olivier Messiaen, qui pensait que le jazz était un "voleur" qui pillait d'autres musiques pour y trouver tous ses effets soit-disant "originaux". Voici une performance qui offre peut-être une restitution respectueuse. Campanella et Giotto  jouent Stravinsky, Rachmaninov et Moussorgski avec affection et respect. Ils restent dans les limites de la partition originale. Il ne se contentent pas d'improviser sur les "changements". Est-ce que la musique leur appartient ou est-elle celle de leurs compositeurs ? En fin de compte, elle nous appartient à tous. (Brian Morton)

Claudio Filippini - Andrea Lombardini - U.T. Gandhi “Two Grounds”

Live at Le Due Terre Winery 

C'est Joe Zawinul, dans ses premiers essais avec Weather Report et, avant cela, avec Miles Davis, qui a découvert que l'on pouvait faire sonner un piano Fender Rhodes comme un orgue d'église ou les cloches d'une cathédrale noyée, simplement en modifiant l'accordage et en faisant des expériences avec les pédales. Il n'est donc pas surprenant de trouver deux compositions de Zawinul dans ce "trio avec piano" (mais tellement plus). Ce qui est surprenant, c'est qu'elles proviennent d'avant Weather Report et de l'époque où Zawinul essayait encore de mélanger le classique et le blues. Claudio Filipini et ses camarades Adrea Lombardini et U.T. Ghandhi partagent un sens profond et totalement sûr de la structure musicale, c'est pourquoi ils sont capables de s'attaquer à la philosophie "tout le monde en solo, tout le temps" et d'en faire quelque chose d'original et de fort, tout en faisant référence au jazz historique. L'ouverture avec Little Church d'Hermeto Pascoal est un coup de maître; même si vous ne connaissez pas la version de 1970 de Miles Davis, avec le compositeur sifflant et jouant du piano électrique, vous entendrez combien cette version est enracinée dans l'histoire parfois troublante du jazz électrique. Filippini, Lombardini et Gandhi, cependant, sont apparus dans une génération où aucune plaidoyer pour l'électricité n'est nécessaire, et d'ailleurs il y a assez d'énergie cinétique dans tous leurs jeux pour que la distinction entre "électrique" et "acoustique" ne paraissent pas si importante, mais plutôt étrange. De la musique moderne allumée et sans pareille. (Brian Morton)

Programmation musicale

Régis Huby « Reminiscence, Live at Livio Felluga Winery »
I Mouvement (Régis Huby,  Bruno Chevillon, Michele Rabbia)
Cam Jazz 7929-2

« Reminiscence, Live at Livio Felluga Winery »
« Reminiscence, Live at Livio Felluga Winery »

Enrico Pieranunzi « Wine & Waltzes, Live at Bastianich Winery »
Wine & Waltzes (Enrico Pieranunzi)
Cam Jazz 7930-2

« Wine & Waltzes, Live at Bastianich Winery »
« Wine & Waltzes, Live at Bastianich Winery »

Enrico Pieranunzi « Wine & Waltzes, Live at Bastianich Winery »
Blue Waltz (Enrico Pieranunzi)
Cam Jazz 7930-2

« Wine & Waltzes, Live at Bastianich Winery »
« Wine & Waltzes, Live at Bastianich Winery »

Gabriele Mirabassi, Roberto Taufic « Nitido E obscuro, Live at Venica Winery »
Nitido E obscuro (Guinga, Aldir Blanc)
Cam Jazz 7931-2

« Nitido E obscuro, Live at Venica Winery »
« Nitido E obscuro, Live at Venica Winery »

Gabriele Mirabassi, Roberto Taufic « Nitido E obscuro, Live at Venica Winery »
Sinha  (Chico Buarque, Joao Bosco)
Cam Jazz 7931-2

« Nitido E obscuro, Live at Venica Winery »
« Nitido E obscuro, Live at Venica Winery »

Francesco Bearzatti,  Federico Casagrande « Lost Songs, Live at Abbazia di Rosazzo »
Crickets In My Head (Francesco Bearzatti)
Cam Jazz 7932-2

« Lost Songs, Live at Abbazia di Rosazzo »
« Lost Songs, Live at Abbazia di Rosazzo »

Francesco Bearzatti,  Federico Casagrande « Lost Songs, Live at Abbazia di Rosazzo »
Rue de Nanette (Francesco Bearzatti)
Cam Jazz 7932-2

« Lost Songs, Live at Abbazia di Rosazzo »
« Lost Songs, Live at Abbazia di Rosazzo »

Michele Campanella, Javier Girotto « Vers la grande porte de Kiev, at Jermann Winery »
Tango  (Igor Stravinski)
Cam Jazz 7933-2

« Vers la grande porte de Kiev, at Jermann Winery »
« Vers la grande porte de Kiev, at Jermann Winery »

Michele Campanella, Javier Girotto « Vers la grande porte de Kiev, at Jermann Winery »
Six moments musicaux, op 16, n°3  (Sergueï Rachmaninov)
Cam Jazz 7933-2

« Vers la grande porte de Kiev, at Jermann Winery »
« Vers la grande porte de Kiev, at Jermann Winery »

Claudio Filippini, Andrea Lombardini, U.T. Gandhi « Two Grounds, Live at Le Due Terre Winery »
Money In The Pocket  (Joe Zawinul)
Cam Jazz 7934-2

« Two Grounds, Live at Le Due Terre Winery »
« Two Grounds, Live at Le Due Terre Winery »
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