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Jeudi 29 octobre 2015
57 min

Jazz on Vogue, les amis américains

En avant-Première, le coffret « Jazz from America on Vogue » qui paraît vendredi 30 octobre chez Vogue/Sony, en partenariat avec France Musique.

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En ce temps-là, à l’extrémité du comptoir des disquaires – nombreux dans les années 1950 – reposaient des piles de petits catalogues publicitaires. Avec sa note de musique colorée contenant en réserve le sigle “Vogue Productions”, l’un d’eux, tout en hauteur, attirait l’attention. Il vantait les nouvelles parutions du label. Une bouée de sauvetage pour des amateurs de jazz, déboussolés en une période de chamboulement technologique.

Dans leur bible – Jazz Hot en l’occurrence – ne venaient-ils pas de lire cet avis en fin de la rubrique “Disques” ? “Bonne nouvelle pour les heureux possesseurs de tourne-disques à plusieurs vitesses. Enfin paraissent en France les premiers disques de jazz microsillons 33 tours longue durée. Cette courageuse initiative a été prise par Jazz-Disques qui met sur le marché français les précieuses galettes de vinylite ensachées dans leurs pochettes maison. ” Exit le 78 tours et sa durée réduite, vive le Long Playing ! Une révolution suscitant les réserves d’Hugues Panassié qui, dans le Bulletin du Hot Club de France d’octobre 1952, préviendra : “Méfiez-vous des 33 tours ”.

Pas de quoi refroidir l’enthousiasme des jazzfans confrontés à la manne proposée par Vogue ; l’une des branches de Jazz-Disques qui, en janvier 1949, avait fait irruption sur le marché du disque avec Lazy River et That’s a Plenty du “Bechet/Spanier Big Four” étiqueté Jazz Sélection. Trois albums – “Sidney Bechet/Claude Luter”, “Dizzy Gillespie with strings”, “Duke Ellington/Billy Strayhorn” – servirent d’éclaireurs en Juin 1951 ; vingt références suivront à la rentrée. La galette de vinyle s’extrayait alors par le haut d’une pochette en carton fort qui ne passait pas inaperçue.

“De toutes les firmes françaises, c’est Jazz-Disques qui a, sans doute possible, fait dans cette nouvelle spécialité, le plus gros effort. La présentation de ses disques, pour une fois, rivalise avec celle des meilleurs dessinateurs américains et révèle notamment le talent de Pierre Merlin, que nous connaissions déjà comme ‘cornettiste’ du premier orchestre de Luter. Il y a de bien jolies trouvailles, pleines d’humour, tel ce dessin représentant Stan Getz jouant du ténor nonchalamment étendu sur un récamier (on n’est pas plus cool)”. Un texte
paru dans Jazz Hot, en septembre 1951.

Dès le LD 002, “Dizzy Gillespie with Strings”, la cause était entendue. Par leur graphisme, les pochettes Vogue se distinguaient sur le marché français. Leur principal concurrent, Blue Star, s’était contenté, dans un premier temps, d’adapter l’emballage traditionnel des 78 tours… Ancien élève de l’École des Beaux-Arts où il avait étudié l’architecture, la peinture, la gravure et la décoration, Pierre Merlin fut le plus emblématique des artistes travaillant pour Vogue. Il n’eut pas la tâche facile ainsi qu’il le confia à Francis Hofstein : “Mes sources étaient en général très réduites. On me donnait le titre du disque, quelquefois des photos, quelquefois la liste des morceaux. J’essayais d’imaginer le style de l’orchestre lorsque je ne le connaissais pas, ou je demandais à l’écouter. Parfois on me disait seulement qu’il jouait dans le genre de tel ou tel, alors j’essayais de trouver une astuce graphique qui pouvait par exemple être un jeu de mots. Ainsi, pour un disque intitulé ‘In the Groove’ que l’on traduisait à l’époque par ‘être dans le bain’, j’avais dessiné les musiciens dans une baignoire. J’essayais autant que possible de trouver une petite idée avec une note d’humour, parce qu’une pochette, comme une affiche, doit attirer le regard tout de suite. Ensuite, les gens que ça intéresse vont plus loin.”

Un oiseau chantant devant un micro incarnait Parker ; Charlie Christian jouait dans une boîte à sardines de la marque Minton’s. Panthéonisés, Dizzy, Fats Navarro, Bird et Miles s’affichaient en habit, huit reflets à la main. Émergeant du trafic parisien, une colonne Morris présentait une affiche de Chet Baker et, sur l’album du Red Norvo Trio où figurait la pancarte “Men at Work”, le sigle Swing devenait une plaque d’égout soulevée par un ouvrier dans une rue de San Francisco. Derrière Jelly Roll Morton figurait au mur un diplôme auto-décerné de “Créateur du Jazz”… Pierre Merlin n’était jamais à cours d’idées.La discothèque de Radio France, qui conservait la plupart de ces microsillons d’origine, a permis de rééditer au format CD, des pochettes à l’identique.

Un dessin au trait dans l’esprit de David Stone Martin – il en reconnaissait l’influence –, des à-plats couleur astucieusement distribués, une typographie partie prenante de la composition, l’oeuvre de Pierre Merlin reste unique. Malheureusement, sa collaboration avec la maison Vogue ne dépassa pas 1953. La photo couleur eut raison des graphistes. Mzis Pierre Merlin ne fut pas le seul dessinateur à travailler pour Jazz-Disques.

En tant que directeur artistique, Charles Delaunay savait prendre en compte le goût des autres. Au catalogue, Sidney Bechet et Duke Ellington côtoyaient Charlie Parker et Miles Davis ainsi que Dave Brubeck,Chet Baker ou Gerry Mulligan, représentants emblématiques d’une nouvelle avant-garde. Pareillement, Vogue s’attachait à faire connaître certains domaines de la musique afro-américaine peu exploités dans l’hexagone, comme le Negro Spiritual grâce aux albums de Mahalia Jackson et de groupes vocaux dont l’un d’eux soulevait l’enthousiasme de Boris Vian : “Le Spirit of Memphis Quartet, c’est de la dynamite en rondelles. Ces gars-là vous convertiraient un mécréant en moins de deux, rien qu’en lui flanquant la frousse.”

Autre catégorie marginale réhabilitée chez Vogue et défendue avec un même acharnement par l’auteur de L’Écume des jours, le jazz cher à Harlem, celui sur lequel on danse –Tiny Bradshaw, Wynonie “Mr Blues” Harris, The Dominoes, Slim Gaillard. Ou Earl Bostic dont il écrivait à propos de Flamingo et Sleep : “Comme si Johnny Hodges s’était enfin décidé à manger de la viande rouge, tel est l’effet produit par cet enregistrement de Earl Bostic… Six étoiles, et du Hennessy, pour moi.”

Le “Revival Saint Germain-des-Prés” avait pignon sur rue et Vogue s’y employait mais ceux qui, de l’autre côté de l’Atlantique, avaient été à l’origine du phénomène, restaient ici parfaitement inconnus. Deux volumes “Dixieland Jubilee ”, réunissant, pour la première fois en LP, des 78 tours du Lu Waters Buena Yerba Jazz Band puis du vétéran Kid Ory, pallieront cette injustice. Un prélude à une distribution du catalogue Good Time Jazz. Tout autant, Vogue n’hésitait pas à publier certains albums issus des recherches menées par des musiciens alors peu connus ici. Red Norvo et son trio, le pianiste et accordéoniste anglais George Shearing à la tête de son tout nouveau quintette new-yorkais bénéficieront de cette témérité éditoriale. À juste titre.

Une telle diversité ne pouvait être assurée par les seules productions hexagonales. Avec de nombreuses firmes phonographiques américaines spécialisées avaient été passés des accords offrant à Jazz-Disques la possibilité de puiser à sa convenance dans leurs catalogues – Blue Note, Dial, Roost, Esoteric, Mercer, Apollo, King, Fantasy, Discovery, Aladdin, Pacific Jazz et quelques autres… Des conditions fort avantageuses, très probablement dues à la réputation de Charles Delaunay – sa Hot Discography avait été publiée en 1936 – et aux rapports privilégiés qu’il entretenait avec des personnalités comme Ross Russell, fondateur des disques Dial et collaborateur occasionnel de Jazz Hot. L’un des soucis premiers du tout jeune label était de suivre l’actualité du jazz au plus près.

Qui, de Vogue ou de Modern, fut la première firme à proposer aux amateurs les concerts de Gene Norman sous forme de microsillons ? Bien malin qui pourrait l’affirmer. De même, sera annoncé comme disponible en septembre 1953, un album du Chet Baker Quartet sorti aux USA au milieu du mois de juillet. Avec toutefois une différence. Winter Wonderland y remplaçait The Lamp is Low, un détournement de la Pavane pour une infante défunte susceptible d’attirer les foudres des héritiers de Maurice Ravel. Dans ce souci de proposer rapidement les dernières nouveautés, un certain nombre de LP reproduisaient à l’identique les éditions d’outre-Atlantique – “ Sidney Bechet - Blue Note Jazzmen”, “Miles Davis - Young Man with a Horn”, “The Gerry Mulligan Quartet”, “Red Norvo Trio”, “Dave Brubeck Quartet”…

Si le choix des compilateurs américains ne répondait pas aux conceptions de la direction artistique française, elle n’hésitait pas àbousculer les programmes : les volumes Vogue consacrés à Charlie Parker – sur lequel l’oiseau de Pierre Merlin chantait sur un fond rouge ou vert – proposaient des montages inédits de faces Dial. Furent aussi bâtis de toutes pièces nombre d’albums originaux, fruits de savants mélanges – “Originators of Modern Jazz” ou “Kings of Boogie Woogie” qui juxtaposait 78 tours Blue Note et 78 tours Vogue et les volumes dévolus à Earl Bostic et Wynonie Harris puisaient judicieusement dans le fond du label King. Si les fameux Swing to Bop et Stompin’ at the Savoy avaient déjà été publiés ici sous forme de trois 78 tours, il était devenu maintenant possible de les écouter sans courir retourner la galette de cire noire au milieu d’un chorus de Charlie Christian.

Bien entendu, Vogue n’allait pas laisser passer l’occasion de rééditer, sous une forme nouvelle, le matériel dont Jazz Sélection s’était fait l’inventeur au cours des années précédentes. Ainsi le concert “Just Jazz” d’Art Tatum ou les faces de Pete Johnson accompagné par… Barney Kessel au Civic Auditorium de Pasadena. Une politique qui se poursuivra à l’avènement du 45 tours dont bénéficieront Bud Powell et Thelonious Monk.

Tous les microsillons étaient au format 25 cm. À l’exception d’un seul, les “New Orleans Memories” de Jelly Roll Morton. Pour reprendre à l’identique le LP Commodore qui reproduisait les faces parues sur General en cinq 78 tours, il fallut publier un 30 cm. Un format qui s’imposera bientôt, permettant d’éditer en deux volumes la quasi-totalité des enregistrements Aladdin, en quartette et en quintette, de Lester Young. Une grande première car jusque-là, seules dix d’entre eux avaient été publiées hors-commerce par le Club Français du Disque.

Le 25 cm devenu obsolète, l’odyssée de Vogue en tant que pionnier dans le domaine du microsillon de jazz, s’effacera des mémoires. Aucun autre label n’avait manifesté un tel souci d’éclectisme ni n’avait su doter ses productions d’un style reconnaissable entre tous. Un demi-siècle plus tard, est venu le temps des révisions. Sans qu’il soit question de nostalgie.
[Alain Tercinet]

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