Open jazz
Magazine
Jeudi 2 décembre 2021
54 min

Édouard Ferlet, le piano, puissance quatre

Fidèle à son goût pour les pas de côté, les collaborations et les expériences, le pianiste Edouard Ferlet prend à nouveau des libertés avec les genres et s’éloigne du jazz pour arpenter des territoires plus proches de la musique contemporaine et de la pop.

Édouard Ferlet, le piano, puissance quatre
Edouad Ferlet, © Grégoire Alexandre

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Patiemment mûri au fil des ans autour d’un dispositif imaginé avec le réalisateur sonore Joachim Olaya, “Pianoïd” de Edouard Ferlet qui paraît chez Mélisse, trouve des points d’équilibre entre composition et improvisation, complexité et simplicité, humain et mécanique, au fil de morceaux où résonnent les échos du travail de Philip Glass ou Nils Frahm.  

"Pianoïd"
"Pianoïd"

En ouverture de “Pianoïd”, les quelque quatre minutes de CHI sonnent à la fois comme une invitation et une somme de promesses qu’Édouard Ferlet tiendra toutes sur un nouvel album à la fois sophistiqué et immédiatement accessible. Un jeu souple et ferme, formé au jazz, se frotte à des structures de compositions plus resserrées et des sonorités neuves, parfois surprenantes, toutes issues du piano. Ou plutôt des pianos, et pas n’importe lesquels : le piano SILENT™ et le mythique Disklavier™ de Yamaha qui semble jouer seul mais joue pour deux. C’est une nouvelle étape dans la démarche d’un pianiste qui, depuis 25 ans, a toujours privilégié la recherche et le singulier, démarche dont le diptyque “Think Bach” (2012 et 2017) est un fidèle reflet. Ce morceau du chemin a pour première balise l’édition 2015 du festival Beyond My Piano, laboratoire musical imaginé par Joachim Olaya, qui invite Édouard Ferlet à développer un projet pour Disklavier™, tandis que lui s’occupe du dispositif électroacoustique. Au fil des ans et des concerts, le projet a mûri et s’incarne aujourd’hui dans les neuf titres de “Pianoïd”.

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Si on épuise la magie d’un tour en en révélant l’astuce, lever le voile sur le système mis en place par Édouard Ferlet et Joachim Olaya pour “Pianoïd”, a l’effet inverse : cela aiguise l’oreille et densifie l’écoute. Ce sont en réalité quatre instruments qui entrent en jeu : le piano SILENT™, clavier maître sur lequel Édouard Ferlet joue, qui envoie les informations à l’ordinateur ; l’ordinateur qui traite les informations avec le logiciel Ableton Live ;  le contrôleur MIDI (connecté à l’ordinateur) lui permettant de moduler la vitesse, la dynamique et une multitude de paramètres de ce qui est joué, ouvrant des possibilités inouïes et le piano Disklavier™, clavier automate, qui restitue les notes ainsi transformées et réinterprétées par la mécanique du piano. Le piège est de se perdre, Édouard Ferlet l’évite : “Au fur et à mesure du travail, je me suis aperçu des possibilités infinies et me suis noyé dans la technologie. J’ai dû revenir à l’essentiel pour trouver une liberté de jeu avec ce nouvel outil et le maîtriser en simplifiant les commandes de mon contrôleur MIDI.”

Cette logique de soustraction, le pianiste l’a aussi appliquée à la composition. Rompu aux codes du jazz, où la forme n’est pas toujours le souci primordial et les formats s’étirent, il guide son écriture vers des structures à la fois plus concises et plus sophistiquées. Une manière d’épurer son propos et d’aller directement au cœur de la mélodie et de l’harmonie, associée davantage à la pop ou aux musiques électroniques. En un faux paradoxe, ces formes plus resserrées sont aussi un terrain de jeu privilégié pour l’improvisation : “Plus le morceau va être épuré, plus il y aura de l’espace pour improviser et développer. Je cherche à gommer les frontières entre composition et improvisation pour que la pièce se déroule dans sa continuité, unie.” Bien malin qui pourra déceler quels morceaux de “Pianoïd” sont des pures improvisations de studio et lesquels étaient déjà composés en amont des séances d’enregistrement.

L’écriture n’est pas le seul élément qui rapproche l’album du champ de la pop. Il y a aussi sur “Pianoïd” un intérêt porté au son, qui peut être une source d’inspiration ou l’élément déterminant d’un morceau. Archaea, par exemple, est né d’une expérience : des aimants placés dans le piano, une note qui résonne et l’inspiration qui grandit en jouant autour du son, et non autour d’une mélodie ou d’une harmonie. Ce n’est pas la moindre des singularités du pianiste que de rester ouvert aux flottements, frottements, incertitudes et hasards, et d’embrasser l’aspect ludique d’un projet profondément organique : “L’homme a créé des robots pour reproduire son geste. Avec “Pianoïd”, j’utilise la phrase robotique pour m’inspirer, et aller vers l’inimaginable. J’utilise aussi l’instabilité du robot causée par le poids de la mécanique, sa latence, ses changements de dynamiques et de vitesses, toutes les réactions inattendues du piano Disklavier™ . La machine prend vie et me surprend. La musique devient alors un dialogue organique.”

Et l’auditeur de rentrer dans ce jeu fascinant, au fil de morceaux à la fois immédiatement accrocheurs et toujours mystérieux, où l’on se demande régulièrement comment sont produits ces sons. Sur Prelude in A minor, on croit entendre des synthétiseurs quand c’est en réalité la dynamique du Disklavier qui est poussée au maximum et les cordes frappées à une vitesse… inhumaine. Inspirée par Bach, la pièce est un hommage à Moondog et à cette idée de transmission et de passe-muraille des genres qu’incarnait le compositeur américain. Une idée portée aujourd’hui très haut par Édouard Ferlet.
(extrait du communiqué de presse)

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