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Mardi 21 décembre 2021
54 min

Cannonball Adderley à Paris, 1960 et 61

La collection Live in Paris nous offre 23 titres, tous issus de concerts donnés par le quintet du saxophoniste Julian “Cannonball” Adderley à la Salle Pleyel et à l’Olympia en 1960 et 61. Paris était en fête.

Cannonball Adderley à Paris, 1960 et 61
Julian "Cannonball" Adderley, 1961, © Getty / Lennart Steen/JP Jazz Archive

Au sommaire aujourd'hui

  • Cannonball Adderley à Paris (1960-61) à la Une

Julian « Cannonball » Adderley est l’un des plus grands saxophonistes de la deuxième moitié du XXe siècle. La puissance et la limpidité de son jeu d’alto, amplifiées ici par le direct, lui valent le surnom de “New Bird” à la mort de Charlie Parker. Avec son frère Nat, ils sont des piliers du courant hard bop. Le soul jazz pointe le bout de son nez.

"Cannonball Adderley, Paris 1960-61"
"Cannonball Adderley, Paris 1960-61"

“Entertainer et pédagogue, on retrouve avec plaisir ses célèbres introductions, retranscrites dans le livret de Michel Brillié. Enregistrés à l’orée des années 1960, ces concerts se situent à l’épicentre d’un courant révolutionnaire et avant-gardiste qui annonce les prémices du groove moderne.” Patrick FRÉMEAUX 

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DO RÉ MI FA…SOUL

« Mesdames et messieurs, le morceau suivant est très important pour nous… Pour nous et pour le jazz, en fait… Ce thème a le mérite d’avoir démarré un style à part entière, le soul jazz… Oui bien sûr, ça n’a rien à voir avec do, ré, mi, fa… soul. Voici Dis Here ! ». Le rondouillard musicien tient dans ses mains son sax alto qui, en comparaison, parait minuscule. C’est un soir d’avril 1961, à l’Olympia, et pour la seconde fois en deux ans, « l’organisation », c’est le surnom que Julian « Cannonball » Adderley donne à son quintet, passe par Paris. Les amateurs français ont eu le temps en un an d’adhérer à ce genre de jazz, surtout après la parution de l’album qui a propulsé les frères Adderley dans les « charts » US, “The Cannonball Adderley Quintet in San Francisco”, enregistré en direct au Jazz Workshop, le club culte de la ville. Opus qui va faire du groupe un « must have » aux USA, puis dans le monde entier.

Orin Keepnews, le producteur d’Adderley pour les disques Riverside n’avait sans doute jamais eu connaissance de la phrase de Sartre : « La musique de jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place », avait déclaré le philosophe-écrivain dans un article publié dans la revue America, après une soirée au Nick’s Bar de New York. Sur place. En live, quoi. Après quatre albums pour le label avec un succès d’estime, Keepnews pensait qu’il fallait capter en concert cette combinaison unique de la personnalité chaleureuse du musicien et de la musique qu’il jouait. Cette soirée (en fait il y a deux soirs différents de captation en ce mois d’octobre 1959) Keepnews la décrira plus tard comme celle de « la naissance de l’enregistrement live comtemporain. ». En incluant les réactions de l’audience, les commentaires, les intros de morceaux par Adderley,. Et l’électricité palpable dans les travées du club.

COMBUSTION SPONTANÉE

Aucun autre musicien de jazz n’a communiqué avec son public comme Cannonball. Il avait le don, grâce à ses introductions drôles et cool, de se relier au public d’une façon unique. En témoignent ce soir-là à l’Olympia, ses impros parlées entre les titres. Contrairement aux autres jazzmen qui s’adressaient à la salle dans un langage branché et un peu abscon, Cannonball Adderley partageait vraiment avec le public. Il s’adressait directement aux gens, en les respectant, en les traitant comme des amis. Il leur donnait des infos, souvent d’une manière humoristique, sur ce qu’ils allaient écouter. C’est cette relation particulière qui avait frappé Orrin Keepnews, pour lui donner l’envie de la retranscrire fidèlement dans un enregistrement.

Cannonball Adderley a changé la face du jazz, parce que, pour lui, tout cela n’était pas un process intello, c’était juste du fun ! La joie et l’exubérance de la musique d’Adderley était contagieuse. Le musicien s’amusait comme un fou sur scène… Il blaguait avec les membres de son groupe, appuyait les solos de ses partenaires avec des affirmations bien sonnées, des rires…Il claquait des doigts tout en faisant un mouvement de balancement rotatif avec son avant bras, geste qui deviendra sa marque. Les étapes marquantes de la carrière du saxophoniste sont toutes empreintes de la spontanéité du live, depuis le soir de sa révélation au public new-yorkais du Café Bohemia, où il s’incruste dans un set de la formation d’Oscar Pettiford. Le lendemain, tout New-York s’est demandé, mais qui est ce « Cannonball » ; qui est ce nouveau Charlie Parker ?

« Cannonball », juste son surnom, parce que son frère Nat avait évité de le nommer formellement ce soir là pour ne pas attirer les foudres de l’Union des musiciens new-yorkais, très stricte sur qui pouvait jouer ou non. Le live donc, c’est presque la garantie du succès pour les formations d’Adderley. Live au Jazz Workshop, au Lighthouse de Los Angeles, au Sankei Hall, à Tokyo… Et quand il change de label pour passer chez Capitol, David Axelrod, le producteur attitré du groupe les persuade de reproduire cette fusion exceptionnelle avec son public pour un nouvel album, “Live at ‘The Club”. 

Pour revenir aux deux dates françaises du quintet à l’Olympia, cette charnière du début des sixties reste, pour François René Simon, essentielle : « C’est le temps de la maturité pour le quintette des frères Adderley…/… Cannonball aurait-il atteint ce niveau de technicité au service de son lyrisme naturel s’il n’avait fréquenté Coltrane pendant deux ans? Nat aurait-il forcé la dose “miles-davisienne” Si son aîné n’avait pas enregistré tant de chefs-d’œuvre avec le génial trompettiste de “Kind of Blue” ? Le jeu des influences dans le jazz est une meule de foin où mieux vaut ne pas s’aventurer à chercher une aiguille... »

C.A. = SOUL JAZZ = C.A.

Cannonball Adderley est le premier jazzman, ou l’un des tous premiers, à fusionner le hard bop avec des éléments du gospel et du rhythm and blues. Dans une longue interview de Jazz Hot en Janvier 1963, le saxophoniste relativise cette appellation « soul jazz » auprès de François Postif : « Oui, c’est bien cela, des bluesmen qui jouent du jazz moderne. C’est d’ailleurs assez amusant; au début, tout le monde a déclaré que notre façon de jouer venait tout droit de l’église. Je puis vous l’affirmer, l’église n’a rigoureusement rien à voir dans tout cela. Pas la nôtre, en tout cas ! J’appartiens, comme mon frère, à l’Église Protestante Épiscopale, dans laquelle il est justement interdit de chanter des hymnes et des cantiques, et je ne vois vraiment pas, dans ces conditions, où l’on pourrait y découvrir la moindre trace de cette soi-disant musique soul. Il ne me semble pas que le soul ait été un mouvement, du moins parmi les musiciens. Parmi les éditeurs de disques, certainement ! Tout le monde dans l’industrie du disque a fait mousser cette appellation pour la rendre plus visible, et surtout plus rentable. »

À la vérité, le nom « soul jazz » est l’invention de Bill Grauer, l’un des dirigeants du label Riverside, pour marketer l’album culte “The Cannonball Adderley Quintet in San Francisco” enregistré au Jazz Workshop. Car très vite Riverside a compris l’équation magique : C.A. (Cannonball Adderley) = Soul Jazz = C.A… Chiffre d’affaires.

UN ÉCLECTIQUE COUNTRY BOY

Cet ancien professeur de musique – son côté pédagogue ressort à chaque présentation de morceau de concert – a vécu plusieurs vies. Cannonball Adderley, à un moment ou un autre, a été vendeur de voitures, présentateur de talk show à la télé, animateur de radio… Son côté versatile se retrouve aussi bien dans ses goûts : son musicien préféré est Marcel Mule, un musicien classique de l’école « française » de saxophone.

Dans la dernière partie de sa carrière, Julian Adderley écrit un oratorio sur John Henry, une figure de l’histoire des afro-américains. Il enregistre “Love, Sex and the Zodiac”, un album sur les différents signes du zodiaque… De l’avis de tous ses proches, l’homme est avant tout un ami fidèle, modeste, aimable, fin cuisinier. Et toujours gai, comme l’écrit Miles Davis dans son autobiographie. Son producteur chez Riverside confirme : « Un grand gaillard, joyeux. Un homme avec de multiples facettes, qui étaient constamment visibles, ce qui le rendaient authentique, sincère et très charmeur. Cannonball avait une appétence vitale pour tous les aspects de la vie. Et enfin, c’était l’un des seuls hommes qui était aussi bavard que moi… »

LES TROIS SOUHAITS DU JAZZMAN

La baronne Pannonica de Koenigswarter, mélomane et bienfaitrice du jazz dans les années 50 et 60, a publié un petit livre dans lequel elle a demandé à tous ses amis musiciens de jazz de lister leurs trois souhaits les plus chers. Cannonball Adderley, qui a été un membre de L’organisation PUSH pour les droits civiques, et qui dès le début a été impliqué dans la défense du statut du musicien, écrit  :

- Je voudrais que la discrimination raciale soit éliminée de la surface du globe… vraiment partout.
- Je voudrais que des subventions soient octroyées à la forme d’expression artistique qu’est le jazz, pour que les musiciens qui ont vraiment la flamme puissent créer une musique qui ne soit pas, disons, altérée, déformée par des contraintes d’ordre social et économique. Ce n’est que dans ces conditions que le jazz sera libéré de l’amertume, de la jalousie, du chagrin et du « syndrome de l’opprimé » qui l’enferment.    - Je dois avouer en toute honnêteté que je souhaiterais voir advenir des circonstances diverses et variées ayant trait à la santé et à une vie heureuse pour ma femme et moi-même.
Notes du livret par Michel Brillié   © Frémeaux & Associés 2021

La programmation musicale :
  • 18h07
    Jeannine - CANNONBALL ADDERLEY
    Julian 'Cannonball' Adderley

    Jeannine

    Duke Pearson. : compositeur, Julian 'Cannonball' Adderley (saxophone alto), Nat Adderley (cornet), Victor Feldman (piano), Sam Jones (contrebasse), Louis Hayes (batterie)
    Album Live in Paris 1960-1961 Label Fremeaux & Associes Année 2021
  • 18h17
    Work song - CANNONBALL ADDERLEY
    Cannonball Adderley

    Work song

    Nat Adderley, Victor Feldman, Sam Jones, Louis Hayes, Nat Adderley : auteur
    Album Live in Paris 1960-1961 Label Fremeaux & Associes Année 2021
  • 18h17
    Band introduction by Cannonball Adderley - CANNONBALL ADDERLEY
    Julian 'Cannonball' Adderley

    Band introduction by Cannonball Adderley

    Album Live in Paris 1960-1961 Label Fremeaux & Associes Année 2021
  • 18h18
    The chant - CANNONBALL ADDERLEY
    Julian 'Cannonball' Adderley

    The chant

    Victor Feldman. : compositeur, Julian 'Cannonball' Adderley (saxophone alto), Nat Adderley (cornet), Victor Feldman (piano), Sam Jones (contrebasse), Louis Hayes (batterie)
    Album Live in Paris 1960-1961 Label Fremeaux & Associes Année 2021
  • 18h38
    Arriving soon - CANNONBALL ADDERLEY
    Julian 'Cannonball' Adderley

    Arriving soon

    Eddie Vinson. : compositeur, Julian 'Cannonball' Adderley (saxophone alto), Nat Adderley (cornet), Victor Feldman (piano), Sam Jones (contrebasse), Louis Hayes (batterie)
    Album Live in Paris 1960-1961 Label Fremeaux & Associes Année 2021
  • 18h52
    The lake and the mountain (feat. Miguel Zenon) - DAVE MEDER
    Dave Meder

    The lake and the mountain (feat. Miguel Zenon)

    Dave Meder. : compositeur, Dave Meder (piano), Marty Jaffe (contrebasse), Miguel Zenón (saxophone alto), Michael Piolet (batterie)
    Album Unamuno songs and stories Label Outside In Music (OIM2138) Année 2021
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