Open jazz
Magazine
Mercredi 15 avril 2020
54 min

Avis de jazz frais - Mama Africa : Nduduzo Makhathini, Shabaka Hutchings, Tony Allen et Hugh Masekela

Actualité brûlante autour de l’Afrique et des tambours dont elle nous a légué l’héritage.

Avis de jazz frais - Mama Africa : Nduduzo Makhathini, Shabaka Hutchings, Tony Allen et Hugh Masekela
Nduduzo Makhathini, © Siphiwe Mhlambi, courtesy Blue Note

[Programmation musicale en bas de page]

L’honneur d’ouvrir le bal revient à celui qui fut l’une des plus cinglantes révélations du récent WinterJazz Fest à New York, en janvier dernier, le pianiste et compositeur sud-africain Nduduzo Makhathini. « Modes of Communication : Letters from the Underworlds » est sa première apparition sur le prestigieux label Blue Note, en compagnie d’un casting sud-africain augmenté du saxophoniste américain Logan Richardson. Celui qui se définit comme musicien, éducateur (il enseigne à l’Université Fort Hare dans le Easter Cape) et guérisseur – à l’instar de sa grand-mère – livre un album au mysticisme fiévreux. 

Si l’influence de McCoy Tyner est palpable, Nduduzo Makhathini doit surtout à son mentor sud-africain Bheki Mseleku et ses deux compatriotes Moses Molelekwa et Abdullah Ibrahim. Du côté des pianistes américains, il avoue son admiration pour des trajectoires singulières, celles d’Andrew Hill, Randy Weston et Don Pullen. 

En 2014, avec son épouse la vocaliste Omagugu Makhathini, il avait fondé son propre label, Gundu Entertainment pour enregistrer pas moins de huit albums : « Sketches of Tomorrow » (2014), « Mother Tongue » (2014), « Listening to the Ground » (2015), « Matunda Ya Kwanza » (2015); « Icilongo : The African Peace Suite » (2016), « Inner Dimensions » (2016), « Reflections » (2016) et « Ikhambi » (2017). 

En 2019, après une apparition au New Orleans Essence Festival, il a débarqué au club Blue Note à New York où Don Was, le directeur artistique du label l’a tout de suite repéré. Et lorsque Shabaka Hutchings s’est entouré de musiciens sud-africains pour constituer The Ancestors et enregistrer pour Impulse l’album « Wisdom of Elders », Nduduzo s’est naturellement retrouvé au piano. Aujourd’hui, pour « Modes of Communication : Letters from the Underworlds », c’est d’ailleurs Shabaka qui signe le texte du livret. Pas étonnant tant leur démarche est parallèle : servir de messager entre les divinités des ancêtres sud-africains (underworld) et un dieu que chacun est libre de se choisir. On se retrouve emporté par ce spiritual jazz d’une sincérité vibrante.

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Shabaka & The Ancestors
Shabaka & The Ancestors, © Impulse / Universal

De son côté, Shabaka & The Ancestors viennent de publier un deuxième opus chez Impulse : « We Are Sent Here by History ». Titre explicite. Le chanteur Siyabonga Mthembu appelle à la révolution, nous enjoint de quitter nos modes de pensée stéréotypés pour adopter des points de vue plus éclairés. Un appel à tout recommencer, à reconstruire le monde. Et dans Go My Heart, Go to Heaven, aux relents de gospel, il rend homage à son père. Il répète le mot Hamba (va) pour évoquer quelqu’un « qui abandonne et veut quitter le monde », explique-t-il. « Mais dans ces moments sombres, c’est un appel à la lumière et au cœur ». 

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Tony Allen & Hugh Masekela
Tony Allen & Hugh Masekela, © Brett Rubin & Bernard Benant

Hasard des sorties discographiques, c’est en ce moment que parait, dix ans après avoir été conçue, la rencontre entre le batteur Tony Allen, le co-fondateur de l’afrobeat et le trompettiste Hugh Masekela, icône du jazz sud-africain, disparu en 2018. Ils s’étaient rencontrés à Lagos dans les années 70, par Fela Kuti interposé, et rêvaient depuis d’un projet commun. C’est en 2010, à l’occasion d’une tournée au Royaume Uni, que le rendez-vous en studio est organisé par le producteur Nick Gold. Les sessions resteront inachevées. 

« On se sentait vraiment bien », se rappelle Tony Allen. « Nous pensions tous que nous allions poursuivre avec des overdubs de percussions, de claviers et de voix. À chaque fois que l’on se rencontrait, Hugh me demandait « Qu’est-ce qui se passe avec ce projet ? » et je lui répondais que je n’en savais rien. Finalement, j’ai demandé à Nick si je pouvais réécouter les bandes et ça a relancé le projet. Malheureusement, Hugh est décédé peu de temps après. » Tony Allen et Nick Gold sont alors retournés au même studio et ont finalisé « Rejoice » qui sort sur le label World Circuit. « Dix ans, c’est long, entre le début et la fin d’un album », fait remarquer Tony Allen, « mais ma propre philosophie est que tout finit par arriver au bon moment pour une raison… ».

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Julien Touéry, Hélène Labarrière, Yoann Loustalot, Christophe Marguet (photo recadrée)
Julien Touéry, Hélène Labarrière, Yoann Loustalot, Christophe Marguet (photo recadrée), © Jérôme Prébois

Tambours et lyrisme, c’est aussi le sens du « Happy Hours » du batteur Christophe Marguet en quartet avec Yoann Loustalot (trompette et bugle), Julien Touéry (piano) et Hélène Labarrière (contrebasse). Le batteur explique : « Une nouvelle histoire, de nouvelles rencontres, des amitiés fidèles et toujours ce désir de se réunir pour fabriquer de la musique ensemble, échanger, se confronter, avoir envie de rêver et d’exister. Dans ce groupe, nous avons tous des territoires en commun, des références fortes sur lesquelles nous nous sommes construits et c’est de là que découle notre langage… Par ces temps troublés et fortement perturbés, nous nous devons de tenter de véhiculer un peu d’espoir et de bonheur, de transmettre ce qui nous anime, nous donne à vivre. » C’était prémonitoire !

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David Tixier & Lada Obradović
David Tixier & Lada Obradović, © Romain Calvetti (Klikon Studio)​

Le Obradović - Tixier Duo est un projet original qui naît de la collaboration entre le pianiste français David Tixier et la batteuse croate Lada Obradović, qui collabore actuellement dans le cadre d’une série Netflix sur le jazz avec le célèbre réalisateur oscarisé, Damien Chazelle (Lalaland, Whiplash) et le compositeur Glen Ballard (Michael Jackson, Alanis Morisette). Dans ce premier album, « The Boiling Stories Of A Smoking Kettle » (Naïm Records), le duo présente un son nouveau forgé par la rencontre d'instruments acoustiques et de sons électroniques, de textes, d’intrigues et de loops mélangés aux différentes strates polyrythmiques et harmonies sophistiquées.

Le Obradović - Tixier Duoa vu le jour en 2016 et s’est retrouvé lauréats de nombreux prix (1er prix Jazz À Vienne 2018, 1er prix Jazz Au Phare 2018, 1er prix Colmar Jazz Festival 2018, 1er prix La Défense Jazz Festival 2019). Durant ce même concours de La Défense, Lada Obradovic remporte le prix d'instrumentiste à l'unanimité du jury.

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Gilfema (photo recadrée)
Gilfema (photo recadrée), © Technimo

Cela faisait 12 ans que le trio Gilfema n’était pas retourné en studio. La faute peut-être à l’agenda surchargé du guitariste béninois Lionel Loueke, partagé entre sa carrière de leader et sa participation à la formation de Herbie Hancock… Pourtant Gilfema a valeur sentimentale, pour lui, celui de ses débuts discographiques. Avec le bassiste Massimo Biolcati et le batteur Ferenc Nemeth, ils avaient enregistré en 2003 dans un studio du New Jersey un « Gilfema » inaugural, publié en 2005 chez Obliqsound. Deuxième album en 2008, « Gilfema + 2 », avec Anat Cohen et John Ellis. Logique que le suivant s’appelle « Three » ! Il sort chez Sounderscore Records. Enregistré d’une traite : une seule journée, entamée par une jam de retrouvailles heureuses pour retrouver des automatismes avant que chacun propose des compositions à ses camarades. Amitié et spontanéité.

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Hailu Mergia
Hailu Mergia, © Ian GC White

Gloire de la scène éthio-jazz d’Addis-Abeba dans les années 70 et 80, le chef d’orchestre, claviériste, accordéoniste et arrangeur éthiopien Hailu Mergia demeurait relativement méconnu du public occidental jusqu’à la réédition de trois de ses classiques par le bien nommé label américain Awesome Tapes From Africa à partir de 2014. Poussé par l’engouement suscité par ces ressorties, il a retrouvé le plaisir de jouer sur scène aux quatre coins du monde. 

En 2018, plus de quinze ans après un dernier essai discographique sorti dans l’anonymat, Hailu Mergia poursuivait sa belle destinée avec un nouvel album studio, « Lala Belu ». Dans la continuité de ce succès mondial, Hailu entame une sixième décennie musicale avec « Yene Mircha », un nouvel album avec un groupe élargi et de nouvelles compositions.

S’appuyant sur sa remarquable résurgence sur le plan médiatique et scénique, Hailu Mergia a consolidé son héritage à travers une vision moderne de la musique éthiopienne. Si les albums millésimés de Mergia sont connus pour leur qualité intrinsèquement mystérieuse et savoureusement rétro, ses performances actuelles révèlent un artiste nullement coincé dans la nostalgie de l’âge d’or de l’éthio-jazz. Ce nouvel album intitulé « Yene Mircha » (Mon choix, en amharique) rassemble tous les ingrédients qui rendent le multi-instrumentiste / compositeur / arrangeur unique – des éléments qui démontrent toute la vitalité d’Hailu, à cheval entre héritage et innovation. 

Programmation musicale

Nduduzo Makhathini « Modes of Communication - Letters from the Underworlds »
Umlotha (Nduduzo Makhathini)
Nduduzo Makhathini (piano)
Ndabo Zulu (trompette)
Logan Richardson (saxophone alto)
Linda Sikhakhane (saxophone ténor)
Zwelakhe-Duma Bell Le Pere (basse)
Ayanda Sikade (batterie)
Gontse Makhene (percussion)
Blue Note 7-19-01309

« Modes of Communication - Letters from the Underworlds »
« Modes of Communication - Letters from the Underworlds »

Nduduzo Makhathini « Modes of Communication - Letters from the Underworlds »Saziwa Nguwe (Nduduzo Makhathini)
Nduduzo Makhathini (piano)
Ndabo Zulu (trompette)
Logan Richardson (saxophone alto)
Linda Sikhakhane (saxophone ténor)
Zwelakhe-Duma Bell Le Pere (basse)
Ayanda Sikade (batterie)
Blue Note 7-19-01309

« Modes of Communication - Letters from the Underworlds »
« Modes of Communication - Letters from the Underworlds »

Shabaka & The Ancestors  « We Are Sent Here By History »
Go My Heart, Go To Heaven (Shabaka Hutchings)
Shabaka Hutchings (saxophone)
Mthunzi Mvubu (saxophone alto)
Mandla Mlangeni (trompette)
Nduduzo Makhathini, Thandi Ntuli (piano)
Ariel Zamonsky (basse)
Tumi Mogorosi (batterie)
Gontse Makhene (percussions)
Impulse !

« We Are Sent Here By History »
« We Are Sent Here By History »

Tony Allen, Hugh Masekela  « Rejoice »
Agbada Bougou (Tony Allen, Hugh Masekela)
Tony Allen (batterie)
Hugh Masekela (trompette)
Steve Williamson (saxophone ténor)
Tom  Herbert (basse)
World Circuit 094

« Rejoice »
« Rejoice »

Christophe Marguet « Happy Hours »
Happy Hours (Christophe Marguet)
Christophe Marguet (batterie)
Yoann Loustalot (bugle)
Julien Touéry (piano)
Hélène Labarrière (contrebasse)
Mélodie en sous-sol 001

« Happy Hours »
« Happy Hours »

Lada Obradovic, Tony Tixier « The Boiling Stories Of A Smoking Kettle »
So What (Miles Davis)
David Tixier (piano)
Lada Obradovic (batterie, percussions)
Naïm

« The Boiling Stories Of A Smoking Kettle »
« The Boiling Stories Of A Smoking Kettle »

Gilfema  « Three »
Têkê (Lionel Loueke)
Lionel Loueke (guitare)
Massimo Biolcati (basse)
Ferenc Nemeth (batterie)
Sounderscore 001

« Three »
« Three »

Hailu Mergia  « Yene Mircha »
Yene Mircha(My Choice) (Hailu Mergia)
Hailu Mergia (claviers)
Alemseged Kebede (basse)
Kenneth Joseph (batterie)
Moges Habte (saxophone)
Ben Hall (trombone)
Mike Ault (guitare)
Awesome Tapes From Africa 037

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