Open jazz
Magazine
Vendredi 1 mai 2020
59 min

Avis de jazz frais – The Jazz Is Yet To Come

Un standard d’espoir en fil rouge, des nouveautés évacuant explicitement le blues, des paris sur l’avenir, des rencontres inédites, une aubade mystique… Bref une ode au "tout est possible, lâchez-vous"…

 Avis de jazz frais – The Jazz Is Yet To Come
Porgy & Bess, © Alex Dutilh

1959. L’aube des 30 Glorieuses… Autrement dit un siècle. Un avant la création de leur comédie musicale Wildcat, le compositeur Cy Coleman s’associe à la parolière Carolyn Leigh pour écrire une chanson qui deviendra un standard, un hymne optimiste à un avenir rayonnant : The Best Is Yet To Come. C’est Tony Bennett qui en donnera une première version dans un single de février 1961 sorti par Columbia avec Marry Young sur l’autre face. Il sera inclus l’année suivante dans le LP « I Left My Heart in San Francisco » comme dernière plage de l’album. Tony Bennett en donnera une nouvelle version en 2006, en duo avec Diana Krall. 

Mais c’est la version de 1964 de Frank Sinatra qui demeure la plus célèbre. Il faut dire qu’elle figure dans un LP majeur du crooner, « It Might as Well Be Swing », où Frankie est accompagné par l’orchestre de Count Basie au mieux de sa forme, sur des arrangements signés Quincy Jones.

Aux antipodes de cette luxuriance, on peut être touché par la simplicité de la version de Stacey Kent en 2003 dans l’album « The Boy Next Door », avec juste un quartet rythmique.

En poussant le bouchon plus loin dans le classicisme, c’est en trio piano, contrebasse, batterie, que Laurent de Wilde en donne une version dépouillée et étonnamment concentrée dans « Open Changes », en 1992.

Et on gardera pour le dessert la voix mutine de Blossom Dearie dans sa version de 1964, accompagnée par l’orchestre de Jack Marshall pour « May I Come In ? » sorti chez Capitol. 

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Solitaire Miles (Susie Blue)
Solitaire Miles (Susie Blue), © Solitaire Miles

Un pilier de la scène de Chicago depuis 25 ans… Solitaire Miles a renoncé à son nom d’état-civil « parce que les américains n’arrivent pas à prononcer correctement mon prénom. Solitaire était celui de mon arrière grand-mère, qui vivait en Normandie. Ma grand-mère est également française. Alors à Chicago avec mon groupe, on est devenusSusie Blue & The Lonesome Fellas ». Solitaire avait prévu de sortir leur nouvel album « Bye Bye Blues » au mois d’août, mais actualité sanitaire oblige, elle est convaincue que c’est en ce moment que nous avons le plus besoin d’évacuer le blues. 

Les 12 chansons de l’album vont fouiner aux confins du jazz swing et de la musique country, avec toujours des couleurs blues. La bande son d’un âge d’or – les années 40 et 50 - où swing et westerns faisaient bon ménage à Hollywood. Bye Bye Blues, qui ouvre l’album éponyme, avait été créé en 1952 par le couple Les Paul et Mary Ford. Aujourd’hui, c’est Neal Alger, l’ancien guitariste de Patricia Barber, qui a réalisé les arrangements où brille l’harmoniciste Howard Levy.

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Macha Gharibian
Macha Gharibian, © Richard Schroeder

Pour son troisième album, « Joy Ascension », au titre coltranien, Macha Gharibian assume sa posture de pianiste, chanteuse, auteure, compositrice, arrangeuse, réalisatrice et leader. Autour d’elle, deux coloristes qui manient les notes comme de la gouache, le batteur Dré Pallemaerts et le contrebassiste Chris Jennings. « Joy Ascension » est l’autoportrait d’une femme libre et d’une artiste de son époque ; quelqu’un de rare, qui ne triche pas et qui livre ses émotions, ses tourments et son exaltation, à travers une petite dizaine de pastels qui s’égrènent dans une évidence saisissante. 

Après deux premiers albums que l’on peut voir aujourd’hui comme des esquisses plus qu’abouties, « Mars » en 2013 et « Trans Extended » trois ans plus tard, Macha Gharibian a fixé ses toiles sur leurs châssis. Elles sont restées vierges quelque temps car il fallait laisser mûrir les premiers croquis, tous issus de moments de vie intenses. Et peu à peu ils ont pris corps, au fil d’une résidence à Marciac puis de quelques concerts à La Gare, deux ateliers symboliques, le premier au cœur de l’une des capitales mondiales de la musique, le second au-dessus des rails rouillés et parfumés de blues de la Petite Ceinture à Paris, deux boussoles dans un lumineux processus de création. 

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Gary Bartz & Maisha
Gary Bartz & Maisha , © Elaine Groenestein

Le label anglais Night Dreamer a eu une idée lumineuse, née autour d'un lieu qui leur est familier. Il s’agit d’un bâtiment industriel de Haarlem, dans la banlieue ouest d’Amsterdam, qui abrite la plus grosse usine de pressage de vinyles en Europe. L’évidence était à l’étage au-dessus :  installer un studio de prise de son, y inviter des musiciens pour des associations inédites et qui joueraient le jeu d’enregistrer en une prise directe gravée sur acétate. Une seule prise et on descend immédiatement presser le vinyle à l’étage en dessous !

Le saxophoniste Gary Bartz (Miles Davis, Charles Mingus, Art Blakey…) et le groupe britannique Maisha, mené par le batteur Jake Long et fan de quelques héros du spiritual jazz comme Gary Bartz justement, Sun Ra, Alice Coltrane ou Pharoah Sanders sont parmi les premiers à avoir joué le jeu. L’album sortira le 29 mai, un premier single, Leta’s Dance, avait été dévoilé fin mars, un second, Harlem - Haarlem l’a été cette semaine.

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Marie Kruttli
Marie Kruttli, © Johannes Nadeno/mariekruttli.com

Après ses études musicales à Lausanne et à Lucerne, la pianiste et compositrice suisse Marie Kruttli, pas encore 30 ans, vit aujourd’hui à Berlin. On l’avait vu collaborer ici avec le Gros Cube d’Alban Darche qu’elle devrait retrouver en septembre, avant d'être elle-même programmé le 15 octobre au Sunnyside Festival de Reims. 2015 fut une année charnière pour elle : elle enregistra son premier album en trio, « Kartapousse », avec Lukas Traxel et Martin Perret et partit s’immerger 3 mois dans la scène new-yorkaise et en rapporta un album en quintet faussement classique avec sax et trompette, sur des compositions à la cambrure insolite. Depuis, elle dirige un quartet, Clair-Obscur, où figure le saxophoniste suédois Otis Sandsjö et a renouvelé son trio.

C’est avec un nouveau batteur, qu’elle avait connu à New York, Jonathan Barber, et toujours Lukas Traxel à la contrebasse, qu’elle vient de publier « The Kind of Happy One » sur le label berlinois QFTF. Elle déclarait le mois dernier à Julien Aunos, dans Citizen Jazz « J’avais envie de changement et j’entendais un son en moi qui ne correspondait plus au trio tel qu’il était à ce moment là. Jonathan apporte quelque chose de très soulful au trio. Et puis son influence mainstream mêlée à mon langage un peu plus cosmique et abstrait, je trouve que cela crée vraiment de l’inattendu et ça nous pousse chacun vers des endroits inconnus. Ce qui est très excitant. » Confirmation par Jason Moran, qui ne tarit pas d’éloges sur l’univers de Marie Kruttli : « J’entends chez elle un vrai langage pianistique et compositionnel. C’est super ! ».

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Dedication Big Band
Dedication Big Band, © DR

Pendant plus de deux ans, le Dedication Big Band a donné un rendez-vous mensuel à Paris, aux Petits Joueurs, dans le 19ème arrondissement. 24 concerts d’affilée et une question : mais qu’est-ce qu’ils attendent pour faire un disque, ils sont fin prêts ! Une compagne de financement participatif plus loin et le tour était joué. « Explode », qui porte fièrement son nom, est sorti. Un OPNI, objet pliant non identifié : refusant le plastique pour des raisons environnementales, ils ont opté pour une forme d’origami cartonné. Pas de CD à l’intérieur, mais un code personnel pour télécharger la musique en version numérique. Cohérents jusqu’au bout… 

Au fil de ses nombreux concerts aux Petits Joueurs, le Dedication Big Band a abordé plusieurs répertoires. Des classiques du big band (Thad Jones, Ellington...), aux reprises (As I Went Down, Black Hole Sun...) jusqu'aux morceaux mettant en avant les invités, notamment le chanteur Pablo Campos et la chanteuse Mathilde. Ce premier album met à l'honneur le répertoire original du Dedication Big Band, composé par son batteur et directeur artistique Philippe Maniez. Le Dedication Big Band, c’est aussi une grande bande d’amis, unis par la volonté de participer à un projet où le collectif dépasse de loin l'individuel. Issus pour la plupart du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, la moyenne d’âge est autour des 25 ans, et ils sont tous une superbe promesse.

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Bill Frisell Julian Lage et Gyan Riley
Bill Frisell Julian Lage et Gyan Riley, © Tzadik.com

En 2019, John Zorn, dont on connait la passion pour les alchimistes et des versants secrets du mysticisme, nous avait proposé un magnifique « Nove Cantici per Francesco d’Assisi ». Une série de dix méditations pour trois guitares, résultant d’une commande et d’une résidence à la Frick Collection de New York. Le duo de Julian Lage et Gyan Riley qui avait précédemment donné « Midsommer Moons », était rejoint par Bill Frisell

Toujours sur son label Tzadik, distribué en France par Orkhêstra, avec ce même trio de guitares acoustiques, haute-couture, Zorn nous propose aujourd’hui « Virtue ». Une évocation de la spiritualité profonde d’une religieuse anachorète et écrivaine anglaise, Julienne de Norwich (1342-1416). Celle que l’on surnomma parfois la première femme de lettres anglaise. Elle dicta le récit de ses seize visions mystiques, avec une conclusion qui résonne étonnamment aujourd’hui : « all shall be well, tout finira bien ». Une fois de plus chez John Zorn, qui a dirigé la séance, tout se joue dans l’agencement des nuances et les subtilités de la dynamique.

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Programmation musicale

Frank Sinatra, Count Basie « It Might As Well Be Swing »
The Best is Yet to Come (Cy Coleman, Carolyn Leigh)
Frank Sinatra (voix)
Count Basie (piano)
Quincy Jones (arrangements, direction musicale)
The Count Basie Orchestra :
Al Porcino, Don Rader, Wallace Davenport, Al Aarons, George Cohn and Harry "Sweets"
Edison (trompettes)
Henry Coker, Grover Mitchell, Bill Hughes, Henderson Chambers and Kenny Shroyer (trombones)
Frank Foster, Charles Fowlkes, Marshal Royal, Frank Wess, Eric Dixon (saxophones)
Emil Richards (vibraphone)
George Catlett (contrebasse)
Freddie Green (guitare)
Sonny Payne (batterie)
Reprise 901012-2

« It Might As Well Be Swing »
« It Might As Well Be Swing »

Susie Blue & The Lonesome Fellas « Bye Bye Blues »
Bye Bye Blues (Fred Hamm, Dave Bennett,  Bert Lown, Chauncey Gray)
Solitaire Miles (voix)
Keith Weber (voix)
Jen Zias (chœurs)
Howard Levy (harmonica)
Neal Alger (guitare)
Chris Bernhardt (basse)
Phil Gratteau (batterie)
Paul Abella (percussions)
Autoproduction

« Bye Bye Blues »
« Bye Bye Blues »

Macha Gharibian « Joy Ascension »
Georgian Mood (Macha Gharibian)
Macha Gharibian  (piano, Rhodes)
Chris Jennings (contrebasse)
Dré Pallemaerts (batterie)
Meredith / Rue Bleue 19014

« Joy Ascension »
« Joy Ascension »

Stacey Kent « The Boy Next Door »
The Best is Yet to Come (Cy Coleman, Carolyn Leigh)
Stacey Kent (voix)
Colin Oxley (guitare)
David Newton (piano, claviers, chœurs)
Dave Chamberlain (contrebasse)
Matt Home (batterie)
Candid 7998

« The Boy Next Door »
« The Boy Next Door »

Gary Bartz, Maisha « Night Dreamer,  Direct​-​To​-​Disc Sessions »
Harlem to Haarlem (Gary Bartz, Maisha)
Gary Bartz (saxophone alto)
Maisha :
Axel Kaner-Lidstrom (trompette)
Shirley Teteh (guitare)
Al Macsween (claviers)
Twm Dylan (basse)
Jake Long (batterie)
Tim Doyle (percussions)
Night Dreamer

« Night Dreamer,  Direct​-​To​-​Disc Sessions »
« Night Dreamer, Direct​-​To​-​Disc Sessions »

Marie Kruttli « The Kind of Happy One »
The Kind of Happy One (Marie Kruttli)
Marie Kruttli (piano)
Lukas Traxel (contrebasse)
Jonathan Barber (batterie)
QFTF 161

« The Kind of Happy One »
« The Kind of Happy One »

Laurent de Wilde « Open Changes »
The Best is Yet to Come (Cy Coleman, Carolyn Leigh)
Laurent Wilde (piano)
Ira Coleman (contrebasse)
Billy Drummond (batterie)
IDA 035

« Open Changes »
« Open Changes »

Dedication Big Band « Explode »
Variations On A Theme From Nirvana (Philippe Maniez)
Alexis Bourguignon, Leo Jeannet, Jules Jassef, Noé Codjia (trompettes)
Robinson Khoury, Michael Ballue, Jules Boittin (trombones)
Luca Spiler (trombone basse)
Pascal Mabit, Guillaume Guedin (saxophone alto, sax soprano)
Bastien Weeger (saxophone ténor)
Pierre Lapprand (saxophone ténor, saxophone soprano)
Balthazar Naturel (saxophone baryton)
Vladimir Médail (guitares)
Bastien Brison (piano, claviers)
Arthur Henn (basse, contrebasse)
Philippe Maniez (batterie, percussions, composition, direction)
Autoproduction

« Explode »
« Explode »

Bill Frisell, Julian Lage, Gyan Riley « Virtue »
All Shall Be Well (John Zorn)
Bill Frisell, Julian Lage, Gyan Riley (guitares)
Tzadik 8370

« Virtue »
« Virtue »

Blossom Dearie « May I Come In ? »
The Best is Yet to Come (Cy Coleman, Carolyn Leigh)
Blossom Dearie (voix, piano)
Jack Marshall (direction, arrangements)
Capitol 4954492

« May I Come In ? »
« May I Come In ? »
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